Nous avons constitué le GERME à partir du constat suivant : l'extrême faiblesse de la recherche universitaire, scientifique, sur les mouvements étudiants -compris dans le sens d'organisations, syndicales, politiques, confessionnelles étudiantes. Il y a beaucoup de travaux qui essaient de répondre à la question de l'université dans son ensemble, les origines sociales des étudiants, les filières d'études, le devenir professionnel, l'organisation institutionnelle des universités. Mais tout ceci est lié à une demande sociale, institutionnelle de la part des administrations et des politiques.
Ont été négligées les organisations en tant que telles, comme si elles n'existaient pas. Il y a bien une sorte de « sociologie étudiante », mais bancale. Imaginons une sociologie du travail qui ne prenne pas en compte le rôle, le poids des syndicats et les effets de leur action. C'est à cela que nous essaierons de répondre, d'autant plus que si avant la scission de ce qu'on appelait la grande UNEF, il y a eu quelques travaux (livres publiés par des acteurs1 ou des chercheurs2, ainsi que des travaux non publiés3. des recherches étrangères consacrées à l'histoire de l'UNEF4), depuis quasiment rien. Certes, les grandes crises et mobilisations (1976, 1986) ont donné des témoignages ou des livres édités « à chaud »: essais, livres journalistiques et quelques mémoires, mais ils sont consacrés aux mouvements de grèves, de manifestations5.
On peut avancer quelques explications :
- Les scissions ont fait disparaître le syndicat unique au profit de plusieurs groupes concurrents et réduits. Ainsi donc la localisation de « l'objet » (syndicalisme étudiant), et son étude est devenue plus difficile « Jusqu'à la scission de 1971 mouvement étudiant et UNEF - organisation unique, en tous cas considérée comme représentante unique des étudiants, se confondent. (...) Après il y a d'une part pluralité d'organisations syndicales, et d'autre part existence d'élus tenant leur légitimité du suffrage direct et d'assemblées générales , comités de grève, coordinations, comités de lutte qui surgissent pendant les mobilisations » 6 ;
- Dans les années 60 et après 1968, aux yeux d'une grande partie des militants étudiants ce qui comptait c'était le « mouvement ouvrier » dans la perspective d'une transformation ou d'une révolution sociale, le milieu étudiant étant caractérisé comme « petit-bourgeois », inintéressant7 ;
- Il y a aussi un aspect « externe » : c'est qu'il y a eu une délégitimation, si tant est qu'ils aient jamais été légitimés, de la part des organisations syndicales de salariés, (plus largement de la part des salariés) des étudiants et de leurs organisations ;
- Enfin, il y a peut-être un aspect psychologique : les étudiants sont des apprentis chercheurs ou des chercheurs eux-mêmes, l'université est un cadre privilégié pour mener des recherches. Mais en fait peu d'anciens militants étudiants -qui seraient à priori les plus intéressés à faire des travaux sur leur expérience, le font. Peut-être un « ras le bol » : l'envie de faire autre chose quand on quitte l'université, difficulté -en tous cas dans un premier temps- pour les anciens militants étudiants d'avoir la distance nécessaire pour mener ce type de travaux. « Y a t-il une mémoire du mouvement étudiant (...) la mémoire étudiante est courte, même au sein de ses associations les plus structurées »8.
Toutefois, au délà de cette « histoire en miettes »9, il y a eu un regain d'intérêt (les mouvements de 1986 et sur le CIP relégitiment sans doute cet intérêt), les sources sont plus repérables et accessibles : archives de l'UNEF10, témoins vivants qui ont redonné vie à l'AAUNEF (association des anciens) et qui, avec la MNEF ont crée TRACES11. C'est dans ce contexte que nous avons créé GERME comme association de chercheurs, avec une perspective qui ne se limite pas à l'histoire de l'UNEF mais a l'ambition d' une approche diversifiée : historique, sociologique, politique sur les processus d'engagement, d'action et d'organisation des étudiants et des jeunes. Evidemment les travaux sont des travaux de recherche. Mais ceux-ci, nos initiatives, peuvent servir à l'ensemble des organisations, des étudiants qui en disposeront à leur gré.
Si nous avons commencé par le thème de 1946, c'est que nous avons estimé que la Libération, le congrès de Grenoble marquent un tournant dans l'histoire de l'UNEF, dans la fondation non pas du, mais d'un syndicalisme étudiant « Comme la charte d'Amiens s'était faite la référence du mouvement ouvrier français, celle de Grenoble se pose en référence d'un nouveau mouvement d'étudiants »12. Le tout est de savoir ce qu'il est. Ainsi, nous introduisons d'abord (l'UNEF n'est pas née en 1946), qu'est-ce que l'UNEF avant guerre avec Alain Monchablon, l'UNEF pendant la guerre avec Stéphane Merceron. Puis nous passons aux trois thèmes qui tournent autour de 45/46 : Didier Fischer brosse un tableau de la situation du monde étudiant à la Libération, ses conditions sociales d'existence, Jean-Yves Sabot questionne la charte de Grenoble à partir de son contenu, puis Robi Morder conclut sur ce paradoxe qu'est la transformation de la vieille UNEF en syndicat nouveau.
Merci à toutes les personnes qui sont venues, notamment Paul Bouchet, Pierre Rostini, anciens du congrès de Grenoble qui ont eu l'amabilité d'accepter d'être parmi nous le 20 mai, ainsi que les autres anciens : Jean-Paul Delbègue et Jean-Jacques Hocquart, de la commission historique de l'AAUNEF. Ils ont apporté plus que leur témoignage : de véritables contributions. Merci aux différentes personnes, chercheurs, étudiants -d'autant que la fin mai est une période d'examens, ainsi qu'aux responsables d'organisations étudiantes, à l'agenda également chargé, de leur participation à cette première rencontre. Merci enfin à tous ceux qui nous ont aidé pour faciliter la diffusion de ces actes.