La revue du Groupe d'études et de recherche sur les mouvements etudiants

Livres, thèses, mémoires : notes de lecture

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Claudie Weill

Anatolii Evgenevitch Ivanov, Studentcheskaïa korporatsiia Rossii kontsa XIX - natchala XX veka : opyt kul'turnoï i polititchestkoï samoorganizatsii (La corporation étudiante de Russie, fin XIXe-début XXe : tentative d'auto-organisation culturelle et politique), Moscou, Novyi Khronograf, 2004, 407p.

Texte intégral

Il nous avait prévenu dans son précédent ouvrage, une histoire sociale des étudiants de Russie parue en 19991 : Anatolii Ivanov avait l'intention de poursuivre ses investigations dans le domaine associatif, culturel et politique. Il complète ainsi des recherches entamées depuis longtemps, dès la période soviétique, et cite également ces dernières de même qu'il adopte une distance critique par rapport au passage obligé que constituait alors la référence à Lénine, offrant un panorama exemplaire dont pourraient s'enorgueillir nombre d'historiographies nationales du mouvement étudiant encore balbutiantes.

Une des questions que je m'étais posée sur les étudiants de Russie en Allemagne concernait le degré d'acculturation que pouvaient receler leurs organisations. J'avais supposé que, jouissant de conditions légales malgré tout plus avantageuses qu'en Russie, celles-ci s'étaient insérées dans le moule préexistant. L'ouvrage d'Anatolii Ivanov compromet cette hypothèse. Il commence par examiner les dispositions légales qui ne laissent en principe aucun espace à l'auto-activité des étudiants. Jusqu'en 1907, les organisations étudiantes étaient illégales en Russie. Cette interdiction entravait leur action mais ne la réduisait nullement à néant : à une réglementation particulièrement répressive répondait, comme dans d'autres secteurs de la société civile de l'empire, une pratique profitant des niches de tolérance voire de l'impéritie du gouvernement impérial. Il confirme que le mouvement étudiant de Russie s'articulait essentiellement autour des associations d'originaires, les zemliatchestva, dénomination qui correspond formellement à celle de Landsmannschaft dans le contexte allemand, originaires d'une ville, d'une région, voire d'une nation (Ukrainiens ou Arméniens, par exemple). Dans le monde étudiant où les privilégiés ne sont pas légion, comme l'avait développé A. Ivanov dans son  ouvrage précédent, où les conditions d'accès au logement, à la nourriture, aux instruments de formation sont fort difficiles, le maître mot est l'entraide, tout comme dans les associations d'étudiants de Russie en Allemagne. Une entraide à laquelle contribuent les adultes des localités dont sont issus les étudiants en organisant sur place des soirées de bienfaisance ou des collectes de toute nature. C'est ce qui explique pourquoi, en Allemagne, les étudiants de Russie déplorant l'absence de soutien de la société dans leurs entreprises similaires.

Pour mesurer l'ampleur des besoins, les étudiants d'un établissement (public ou privé), d'une ville universitaire, mais pas de tout l'empire ont recours aux questionnaires, enquêtes (samoperepisi) diligentées pour la plupart avec l'appui des enseignants, simples (questions fermées, mais surtout centrées sur un point précis) ou « complexes » (questions ouvertes et multiplicité des domaines abordés, notamment politique et culturel, mais aussi la santé) qui offrent autant de photographies du monde étudiant. Les étudiants eux-mêmes ont donc largement contribué à l'émergence d'une observation statistique du milieu qu'ils constituaient. Des enquêtes ont aussi été ouvertes à l'étranger : A. Ivanov cite celle de Munich qui a été commentée par le statisticien de la judéité Jankev Lechtchinski et dans la presse des étudiants libres allemands, ce dont Ivanov, handicapé par sa méconnaissance des langues, ne fait pas état.

Le mouvement étudiant se déploie également dans une multitude de « cercles » (krujok) dédiés aux activités les plus diverses : de la discussion à l'édition de manuels (l'équivalent, sans doute, de nos polycopiés), des troupes de théâtre aux chorales et aux groupes sportifs : ainsi le yacht-club que les étudiants de Russie à Berlin s'apprêtaient à créer en 1913 n'était-il nullement, comme je le supposais, une adaptation au modèle allemand, mais bel et bien la reproduction d'associations similaires en Russie. Certes, ces cercles ressemblaient aux Vereine (Associations) allemands cités en exemple par Durkheim à l'intention des étudiants français mais sans qu'on puisse déceler des emprunts. A noter toutefois que les associations sportives étudiantes de Russie, compte tenu du coût des équipements, étaient plutôt réservées aux privilégiés et assez nettement connotées à droite, ce qui n'empêcha pas la méfiance des autorités tsaristes envers les cercles d'aéronautique, susceptibles, selon elles, de fournir des moyens d'action au terrorisme...

La césure de ce qu'Ivanov appelle la « Première révolution russe » est sensible dans l'engouement des étudiants, après son échec, pour les structures coopératives, répandu dans l'ensemble de la société : coopératives de consommation, mais aussi de production (par exemple pour les manuels déjà cités) qui signalent selon Ivanov la naissance d'un état d'esprit entrepreneurial : l'entraide adopte dès lors elle aussi une structure commerciale. En Allemagne, les partis socialistes russes se faisaient concurrence pour contrôler les coopératives de consommation destinées aux étudiants de Russie.

Il y a pourtant bien un emprunt au modèle allemand des corporations mais via celles de l'université de Dorpat (Iuriev), russifiée en 1893. Beaucoup plus largement tolérée que les associations russes en raison de sa fidélité au pouvoir, la Burschenschaft de Dorpat n'essaime cependant réellement en Russie qu'après la révolution de 1905, les soi-disant « académistes », en fait proches des monarchistes ou des centuries noires qui s'inscrivent dans ce courant jouissant des plus hautes protections gouvernementales et étant par conséquent assez aisément autorisées : l'apolitisme affiché n'est, bien évidemment, que de façade.

De 1899 à 1905, l'agitation étudiante endémique est orchestrée par le Conseil des zemliatchestva et subit le lot des répressions : exclusion de l'université, déportation, incorporation dans l'armée, etc. Ces mesures contribuent quelque peu à la migration des étudiants de Russie vers l'Europe occidentale. Pendant la révolution, les universités offrent une tribune à l'ensemble du mouvement dans la société tout entière. Dans son sillage, un certain nombre de « libertés » sont accordées aux étudiants, telles que le droit d'association ou l'élection de délégués (starostes), concessions bien vite reprises sous les ministres de l'instruction publique Schwartz et Kasso dont la politique répressive déclenche de nouveaux mouvements, en particulier la grève de 1908.

La troisième partie de l'ouvrage est consacrée aux courants politiques qui se partagent l'influence sur le mouvement étudiant. Dans ce domaine, la césure de la révolution de 1905, et dans une moindre mesure celle de la guerre mondiale, est particulièrement sensible. L'audience des bolcheviks diminue au profit de tendances plus modérées (parmi lesquelles Ivanov cite les mencheviks, ce qui reste à vérifier du point de vue de la modération), mais  les groupes étudiants continuent souvent de réunir les deux courants. La modération trouverait son expression dans l'audience croissante des Cadets (Constitutionnels démocrates) de gauche auxquels vont les sympathies d'Ivanov et qui deviennent une composante importante de ce qu'il appelle « les étudiants démocratiques ». Chez eux comme ailleurs se pose la question de l'autonomie relative des sections étudiantes par rapport aux partis. Mais c'est surtout sur la frange de droite, conservatrice voire réactionnaire (proche des Cent-Noirs, nationaliste, antisémite) qu'il apporte un éclairage intéressant, récusant sa prétention - et celle des autorités tsaristes - à représenter une part importante du monde étudiant. Les « apolitiques » ne sont pas oubliés non plus, comportant pour une part les déçus du mouvement dans sa phase radicale.

Il analyse aussi par ailleurs la pénétration et l'adaptation en Russie de la structure des YMCA, ce qui éclaire le rôle que jouera cette organisation parmi les associations caritatives qui tenteront de prendre en charge les émigrés post-révolutionnaires.

S'il y avait une critique à formuler, elle concernerait la portion congrue réservée aux associations étudiantes nationales autres que russes et à la montée du nationalisme des minorités après la révolution de 1905, si sensible dans le mouvement étudiant de Russie en Allemagne, en particulier parmi les Juifs qui y avaient, certes, la possibilité de s'organiser.

Notes de bas de page numériques :

1 Anatolii Evgenevitch IVANOV, Studentchestvo Rossi kontsa XIX-natchala XX veka. Sotsial'no-istoritcheskaya Sud'ba (Les étudiants de Russie, fin XIXe-début XXe siècles. Destin socio-historique). Note de lecture in Les Cahiers du GERME, n°18, 2ème trimestre 2001.

Pour citer cet article :

Claudie Weill, « Anatolii Evgenevitch Ivanov, Studentcheskaïa korporatsiia Rossii kontsa XIX - natchala XX veka : opyt kul'turnoï i polititchestkoï samoorganizatsii (La corporation étudiante de Russie, fin XIXe-début XXe : tentative d'auto-organisation culturelle et politique), Moscou, Novyi Khronograf, 2004, 407p. », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=186, [consulté le 09-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
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