
Le Président :
« Je résume mon point de vue et celui du bureau. On nous reproche de ne pas avoir eu une position essentielle, de n’avoir pas été au lendemain de la libération de Paris l’UPOE. Pourquoi ? Parce que nous pensons que, quel que soit le gouvernement de la France, tant qu’il y aura des étudiants en France, il y aura un organisme qui les représentera. Il fallait que l’Union existe pendant l’occupation, il fallait que l’Union défende les étudiants. »
Miguet :
« Au nom des étudiants morts, je le conteste. Mon frère a été tué, je sais ce qu’il pensait. Il y a une chose : vous avez suivi exactement la politique de conservation de la vie au lieu de la conservation des raisons de vivre. Il y a des moments où il faut savoir mourir. L’AG de Lyon que je représente, et par laquelle je suis mandaté pense qu’il valait mieux mourir. »
Le Président :
« Attention. Réfléchissez une seconde. Laisney va vous dire ce qui s’est passé à la Chapelle-en-Vercors – et Dieu sait s’il était peu Vichyssois – Laisney a fait parvenir à Londres une petite rectification, et on lui a répondu qu’on avait pris acte de sa rectification. On savait que l’Union nationale n’avait rien à voir avec Vichy, et surtout que ses dirigeants n’étaient pas nommés par Vichy. Nous avons exclu Brunereau. »
Laisney :
« Je puis affirmer que le bureau précédent, comme le bureau de l’Union de l’année écoulée, étaient anti-Vichyssois et opposés au plus haut point à la politique que tu nous reproches. »
Le Président :
« Disons-le tout de suite, je ne suspecte ni ta bonne foi, ni ta sincérité, mais je dis ici que tu veux rester le porte-parole de tes camarades qui sont mal informés. C’est pourquoi tes critiques portent à faux. »
Miguet :
« Je vais poser deux questions précises. Je demande combien de types qui sont ici connaissent le projet présenté par l’UEP sur les bureaux de facultés, et qu’on nous donne le projet à l’étude en Conseil d’État. »
Le Président :
« Cela n’a pas d’intérêt. »
Arrighi :
« Nous discutons de la vie ou de la mort de l’Union pendant ces quatre ans... »
Le Président :
« J’estime que vous êtes suffisamment éclairés, je vais passer au vote.
Pour la politique de l’Union ? (Pour, à la quasi-unanimité).
Contre ? Une voix (Miguet). »
[Suit à ce moment là une discussion extrêmement confuse.]
Le Président :
« Je vais revenir à ce congrès de 1943. C’est là qu’a l’air d’être la base de toute notre discussion. Je lis, page 3, “ Laisney insiste pour qu’au cours de cette semaine d’étude…… ” [LECTURE].
Le Président :
« Vous êtes en train de discuter la politique de l’Union sous l’occupation. Certes, vous pouvez la discuter, cela n’empêche pas le bureau actuel de maintenir son point de vue car il a pris ses fonctions deux mois avant le débarquement. Pratiquement, il n’a pas fait d’activité pendant l’occupation. Mais il y a un résultat auquel il faut penser : des étudiants ont été défendus par les AG, ils ont pu prendre le maquis grâce aux AG, des maquis ont été ravitaillés grâce aux AG, des camarades ont obtenu des sursis, d’autres ont pu être camouflés. Nous avons existé pour défendre les étudiants ; à l’heure actuelle, nous continuons pour défendre les étudiants. Nous avons eu des difficultés, cela n’a pas d’importance. Le principal c’est qu’il y ait eu une permanence d’intérêts de nos camarades. »
Laisney :
« En 1943, vers le mois de février, ce serait un bien plus grand nombre d’étudiants qui serait parti vers l’Allemagne. Si je n’avais pas fait d’interventions auprès du Gouvernement, fantôme – mettons, mais gouvernement quand même – nous n’aurions pas eu les sursis qui duraient jusqu’à septembre en principe, et qui en fait ont duré jusqu’à juin ; nous n’aurions pas eu la possibilité de nous reconstituer après-guerre comme nous l’avons fait, avec des cadres tous prêts. Quant à ceux qui ont été au Bureau de l’Union nationale, je me permets de prendre leur défense puisque c’étaient mes camarades, et je dis qu’on ne peut leur faire de reproches au point de vue politique. L’Union Nationale, association qui ne faisait pas de politique, avait le devoir de franchir cette période trouble qu’était l’occupation allemande. Elle n’avait pas pour prétention de se poser en principe comme hostile à toute idée politique. C’est ce que j’ai expliqué tout au long de ce congrès de la Chapelle-en-Vercors où, page 16, je disais : “ Qu’importe la forme du gouvernement, une seule chose doit être prise en considération… ” [Lecture]
Je l’ai porté au Ministre de l’Éducation, Abel Bonnard ; je me suis fait engueuler pendant dix minutes ; je suis sorti aussi digne qu’auparavant. Le bureau peut être fier de ce compte-rendu ; il montre que l’Union ne s’est pas compromise malgré les difficultés, malgré les possibilités qu’avaient ses dirigeants de se faire enfermer ou déporter, elle a maintenu envers et contre tous la défense des étudiants français et les a empêchés de courir devant le pire. » (Applaudissements).
Miguet :
« Il y a deux membres du bureau qui ont collaboré, personne ne les écoutait, ils n'ont jamais eu leur mot à dire pendant les quatre ans d’occupation. Mon seul tort est de comprendre 1’honneur d'une certaine manière. »
Laisney :
« Quel était ton rôle ? »
Miguet :
« J’étais dans la Résistance. »
Laisney :
« Crois-tu que tu étais le seul ? »
Miguet :
« Non point... »
Le Président :
« Il s'agit de savoir si étant dans la résistance comme tu faisais à cette époque, tu avais une responsabilité plus lourde que le Bureau de l'Union. »
Miguet :
« J'aurais refusé à ce moment là toute responsabilité officielle, je n’aurais pas essayé de vivre sans raisons de vivre. »
Laisney :
« Tu avais une responsabilïté officieuse qui était de défendre le sort de tes camarades. C'était beaucoup plus difficile à faire. Là, tu avais un poste où tu étais en butte à l' offensive et aux attaques du Gouvernement de Vichy. »
Miguet :
« C'est insoluble. C'est le procès de toute la politique de VICHY. »
Le Président :
« J'estime que faire à l'Union Nationale le procès de la politique da Vichy est une erreur. C'est comme si nous avions marché dans le mouvement. Pas du tout. Nous avons pensé que nous devions durer ; nous avons duré, mais nous avons eu aussi des victoires contre Vichy. »
Miguet : « Tu as très bien manoeuvré pour l’Union nationale, mais je ne sais pas si tu as très bien manoeuvré pour les étudiants. »
Laisney :
« Si jusqu'à présent, l'Union Nationale défend peut-être seulement l'intérêt de ses adhérents, elle a quand même défendu avec une constance admirable l'intérêt de tous les étudiants français et il n'y a pas de circonstances où l'Union nationale ait fait quelque chose contre les intérêts des étudiants. Il n'y en a pas une seule. »
Miguet :
« C'est un point de vue conservateur complet. La conclusion, c'est que le statu quo doit être maintenu. »
Le Président :
« Ce n'est pas vrai... S'il n'y avait pas eu l'Union Nationale, il n'y aurait pas eu de sanatorium. Tu es en train de reprocher à l'Union Nationale de n'avoir pas tout obtenu du premier coup. Tu refuses de prendre part à notre effort parce que tout n'est pas fait déjà. Eh bien, non... »
Miguet :
« Il y a deux choses que je distingue : c'est la question de la politique de l'UN, et la politique étudiante. Celle là, je ne l'approuve pas et c'est notre AG qui ne l'approuve pas. »
Le Président :
« Je vais te dire ceci, nous avons sauvé l'Union. Nous avons pensé qu'en sauvant l'Union nous sauvions l'essentiel, l’indispensable, pour sauver demain l'intérêt de tous les étudiants de France. C'est tout.
Miguet :
« Je n'en suis pas sûr du tout. »
Pelage :
« Je demande que sur ce point la discussion soit close.
Le premier point était celui-ci : est-ce que le bureau sortant a mené une politique qui étant une politique d’opportunisme et de conciliation qui ne pouvait pas être une politique d’affirmation totale, a sauvé l’Union nationale ? Est-ce qu’il a fortifié sa position à l’égard des autres associations et, par là, est-ce qu’il a sauvé sa doctrine même de défense de tous les étudiants ? Après cela, nous discuterons d’autres problèmes.
Je propose la motion suivante : “Conscients du grand danger qu’a couru l’Union Nationale des Étudiants…” »
[LECTURE] (Applaudissements).
Suit un moment de discussion sur l’UPOE. Mais Antoniotti revient sur le débat du bilan.
Antoniotti :
« On nous a reproché notre position au cours de ces quatre ans. Je vais vous lire une circulaire signée par le Secrétaire général de l’Union Nationale des Etudiants qui va à vos yeux éclairer la situation exacte de l’Union. »
Laisney :
« Précisons. Elle est datée du 6 juillet 1944. Le débarquement venait d’avoir lieu en Normandie, alors que la Normandie n’était pas totalement occupée. Je me trouvais dans la zone encore aux mains des Allemands. Cette circulaire était destinée l'ensemble de la France qui était encore sous le régime de l'ocupation. »
Antoniotti :
« Ce que Laisney oublie de vous dire, c'est qu’il avait été grièvement blessé. Voici la lettre que Laisney adressait : “Un évènement nouveau que la radio et les journaux t'auront fait connaître depuis plusieurs mois déjà lorsque tu recevras cette circulaire, va bouleverser totalement la vie de notre pays, quel en sera le résultat ? Quelles en seront les conséquences ? Il ne m'appartient pas et il ne nous appartient pas de les rechercher, en tant que membres de l'Union Nationale des Étudiants.
En qualité d’étudiants français, et davantage encore en tant que dirigeants d'Associations libres, d'Etudiants français, nous devons prendre conscience des responsabilités qui sont les nôtres devant cet évènement.
Je ne te ferai pas l’injure de te rappeler quels sont les devoirs d'un Français. Chacun de nous a su depuis quatre ans malgré les difficultés matérielles, malgré les souffrances morales et les vexations de toutes sortes, malgré les quelques fausses apparences extérieures aussi parfois, conserver en son coeur à l'abri de toute atteinte, l'ensemble des sentiments et des aspirations françaises.
Me refusant totalement à commencer “à faire de la politique”, ce que nous interdisent formellement nos statuts, je me bornerai indépendamment des détails matériels que je te fournis par une autre circulaire adressée directement au siège de l'AG à attirer ton attention sur le rôle que doit jouer le dirigeant d'AG.
Ton premier devoir est de continuer à défendre l’intégrité du groupement aux destinées duquel tu présides, protéger cette famille estudiantine dont tu as la charge contre toutes les atteintes habituelles dont elle pourrait être l'objet à nouveau.
Tu dois apporter tout ton soin à ce que les étudiants restent en contact les uns avec les autres et avec leur association de façon à voler au secours de tout membre en péril, sauf à examiner son cas en détail ultérieurement.
En tant que président d'AG tu ne feras aucun note pouvant engager l’UN à moins que tu n'en aies reçu mandat de la part du bureau de l’UN Mais tu t'attacheras dans 1a circonscription qui t’es dévolue et dans ton entourage à défendre en toute occasion l'honneur des Étudiants Français.
Enfin tu te souviendras du rôle social qui est plus particulièrement dévolu à la jeunesse estudiantine, et dans les malheurs de notre Patrie, tu auras à coeur de donner à la section sociale de ton AG, la place importante qui lui revient et une grande latitude d'action.
J'espère te retrouver le plus rapidement possible dans un Paris désinfecté et applaudir à cette occasion le rapport que tu ne manqueras pas de présenter devant les différentes commissions de l’UN sur ton activité pendant la campagne de France.
Louis Laisney.
Secrétaire Général de l'UNEF.”
Eh bien vous allez me citer un résistant qui dans une lettre adressée par la poste écrit une phrase pareille. »
(Vifs Applaudissements)
X :
« Pour écrire une lettre comme celle-la il faut être certain que ceux qui la liront seront bien du même avis. »
X. Je me permets de demander à notre camarade de Lyon quelques précisions sur sa position et celle de son AG.
Miguet :
« Je représente 1400 étudiants et ç'a été discuté. Je désapprouve votre position dans ce qu'elle a de trop “politique”, je considère que l'UN ne peut plus être une boutique, un clan, qu'elle reste un mouvement, d'accord, mais de tous les étudiants. Ce qui a attiré l'oeil à Lyon, c'est 1a façon de resoudre le problème étudiant. Il nous semble que l'Union rencontre beaucoup trop d'objections de la part des autres étudiants, du moins de l'élite de ces mouvements pour qu'on puisse y arriver. On désapprouve votre politique dans ce sens. Nous étions assez bien informés ; nous regrettons toutefois de n'avoir pu envoyer personne qui représente la tendance du bureau actuel au Congrès de Novembre. »
Laisney :
« Je m'excuse d’être violent et dur à l’égard de nos camarades qui se trouvent ici, je dis Lyon, Montpellier, Toulouse, mais comparativement à l'attitude de l'Union Nationale pendant ces quatre dernières années, je dirai que ces trois associations étaient des associations collaboratrices à côté de 1'UN qui était une association de Résistance. »
Miguet :
« Tu te trouves devant le nouveau Comité qui a eu à faire échec à la manoeuvre de Gache. »
Laisney :
« Je dis que si l'AG, de Lyon a pendant ces 4 ans eu une attitude inadmissible, ce n'était pas la faute de ses dirigeants mais de l'ensemble des étudiants qui n'ont pas voulu prendre position. On a beaucoup critiqué Gache pour sa position extérieure mais je garde toute mon estime à ce camarade qui a été un an au moins un membre du bureau de l'Union. C'est à tort qu'on l'a laissé. On avait la possibilité de le remplacer par des gens qui auraient eu une attitude différente de la sienne.
Miguet :
« Ces gens-là, à ce moment, vivaient sous une fausse identité. A Lyon, parmi les étudiants, il y a une masse amorphe, et c'est partout la même chose. »
ORSALET :
« Je demande simplement ceci, si Gache n'avait pas été à l'AG de Lyon, qui aurait mené l'AG de Lyon ? »
Le Président :.
« C'est cela mon vieux. Il fallait faire vivre l’organisme. »
MIGUET :
« Eh bien, je vote contre. »
Le Président :
« C'est ta politique. Il fallait faire vivre à tout prix l'Union Nationale. »
Y :
« Non, pas à tout prix. »
N :
« Nous, qui étions en situation irrègulière... »
Le Président :
« Si on avait demandé aux membres de l'Union de prêter serment au Maréchal Pétain nous ne l’aurions pas fait. Nous pensions qu'il fallait qu'au jour de 1a libération, l'Union existe toujours et soit partout où il y aurait des intérêts estudiantins à défendre. »
X :
« Comme nous avons pris la responsabilité d'aller à Vichy subir le discours de Bonnard. »
Laisney :
« Nous avons failli être mis en cellule et conduits à Fresnes pour un simple entretien de cinq minutes avec Melle Morel au Cabinet du Ministre. »
Arrighi :
« Si elle avait été discréditée, le nouveau Gouvernement n’aurait pas fait pour nous ce qu'il a fait au lendemain de la Libération. »
Le Président :
« Chacune de ces visites que nous avons faite n'est pas utile dans son objet immédiat. C'est parce que nous avons fait ces visites que nous obtiendrons par la suite quelque chose parce qu'on sait que nous existons... »
X (Lille) :
« Nous proposons l'adjonction suivante à l'amendement présenté par notre camarade Pelage « Proposent qu'une telle politique soit poursuivie dans l'avenir par le Bureau rentrant pour le plus grand bien de la défense des intérêts exclusivements corporatifs des étudiants ».
[Très bien. Très bien. Adopté.]
Le Président :
« Voulez-vous, admettre que cette motion conclut notre débat ?
[oui... oui...]
La séance de la commission N°1 est levée. »