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L'UNEF, les étudiants pendant la guerre de 1939-1945 et sous l'occupation : attentismes, collaborations et résistances - Témoignages et documents

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Discours prononcé par monsieur Abel Bonnard à l'issue du repas donné pour l'UN à l’Hôtel Albert Ie

Texte intégral

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« Vous êtes la jeunesse française dont nous attendons tant de choses et pour laquelle les hommes d'un certain âge travaillent avec tant de coeur parce que c'est vous qui devez recueillir la moisson que nous aurons semée.

Je suis content de vous voir parce que je souhaite que le plus possible de rapports directs se nouent entre moi et tous ceux qui dépendent de l'éducation nationale.

Ce qu'il y a de plus dangereux dans la classe importante c'est qu’on est tout de suite séparés de ceux avec qui l'on veut avoir des rapports, surtout quand on est nombreux. Mais aujourd'hui vous achèverez les travaux de votre congrès par une rencontre directe avec le Maréchal.

Vous recevrez de cette rencontre non seulement une émotion mais une espèce de commotion électrique qui va directement du chef à ceux qui l'aiment, et il les unit à lui par un rayon personnel. Ainsi, je suis convaincu que vous emporterez de cette rencontre avec le Maréchal l'émotion qui animera les vertus qui doivent être pour vous des vertus nécessaires.

Ceci dit, je suis content de parler avec vous d'abord de votre situation d'étudiant. Vous êtes d'abord des étudiants mais vous ne devez pas être uniquement cela. Vous devez regarder en moi un défenseur direct de vos intérêts. Je le suis en effet et dois l'être. Dans cette crise terrible, c'est moi qui doit sauvegarder les avantages et conditions qui doivent vous permettre d'accomplir vos études. Mais je dois vous dire que je suis scandalisé de voir des étudiants qui ont l'air tout surpris parce que le drame qui bouleverse le monde agite un peu leur destin. Je vois qu'en France, en ce moment-ci, il y a des étudiants qui trouveraient tout naturel de traverser sur le destin qui ne serait pas changé. Eh bien non : il est sain, il est naturel, il est nécessaire, que ce drame vous atteigne aussi dans vos conditions particulières.

Parfois, parmi toutes les lettres que je reçois il y en a qui traduisent de l'émotion. Pourquoi ? Parce que la vie est plus difficile, parce qu'il y a les restrictions. Cet enlèvement matériel ne signifie pas l'affaissement ni l'écrasement. Il y en a d'autres qui éprouvent de l'émotion parce qu'on a changé la date d'un examen. Mais n'en n'avait-il pas eu auparavant ?

Alors ce que je veux vous dire c'est que vous avez  le droit de compter sur moi pour défendre vos intérêts, et ceci, non seulement pour une raison qui est l'attachement naturel que je dois avoir pour ceux que vous représentez, mais pour une autre raison plus profonde qui est celle qui importe à la Nation elle-même. Mais d'un autre coté, je vous le répète, il est nécessaire et  il est bon que votre petit destin personnel se ressente d'une agitation générale qui doit vous pénétrer jusqu' au fond de l'âme, parce qu'on ne profite pas d'un calme artificiel qui serait scandaleux quand une houle énorme fait vaciller le monde qui porte le destin des peuples.

Vous êtes des étudiants. II ne s'agit pas de vous rabougrir dans ce  titre. Vous êtes avant tout de jeunes français. Vous êtes des jeunes gens et vous devrez former une jeunesse. Mais que vous formiez une jeunesse je n'en suis pas sûr. Vous êtes peut-être dans votre jeunesse, tout le reste d'une sénilité d'hier. Vous êtes peut-être l'expression d'un monde à jamais condamné dès le début. Mais j'espère et j'ai confiance en vous.

Ce que j'attends de vous c'est que vous soyez une jeunesse. Une jeunesse cela est si bon, et certain nombre de jeunes gens français ne se doute pas de ce que c'est qu'une jeunesse. Une jeunesse c'est une force de la nature qui rentre dans un courant d'espoir ; c'est un Printemps, mais pas un Printemps quelconque. Vous n'êtes pas n'importe quelle plante ni n'importe quelle fleur. Vous avez reçu la mission d'une multitude de morts inconnus qui sont derrière vous, sans que vous puissiez même soupçonner ce qu'ils ont été ; la mission d'une multitude parmi laquelle il y a un petit nombre de héros éclatants et un nombre de braves gens obscurs qui sont des gens dont  vous sortez. Vous n'êtes pas une jeunesse quelconque ; vous devez connaître le passé dont vous sortez, et vous devez le connaître, non pas du tout pour essayer d'en capter les effets morts, mais pour essayer d'en tirer les efforts vivants qui vous conduiront vers l'avenir.

Votre mission c'est de porter un génie dans ce que le monde a de plus profond. Votre mission c'est de comprendre ce drame, du  monde, de le comprendre pour faire la révolution de la France par la révolution de l’Europe.

Je n'essaye pas de vous donner ici des opinions à la place de certaines autres. Qu'est-ce qu'une opinion ? Une opinion, c'est le dernier oripeau de l'individu dans le monde de l'individualisme, c'est une petite façon fanfaronne d'être idéal à soi tout seul, c'est l'expression manquée d'un intérêt ou d'une vanité, et c'est  si peu de chose que celui qui a une opinion se réserve perpétuellement le droit d'en changer. Par conséquent, je ne  me soucie pas de les changer ; ce que je voudrais c'est d'éveiller assez de vous pour que vous sortiez du règne des opinions ; c'est de vous rendra capable d'un engagement pour une cause à laquelle on se dévoue pour toute  la vie.

Tout ce que je vous dis là je ne sais pas si cela vous convainc dans votre esprit, mais je  sais ce que les meilleurs de vous attendent de la jeunesse française ; tout ce que je désire d'elle c'est qu'elle n'ait pas des idées fausses ; tout ce que je vous demande c'est que vous ayez le sentiment qu'il vous est librement et naturellement donné d'avoir et c'est d'essayer en mène temps ici de vous séparer du drame du monde et de mettre votre tête dans un point où vous n'aperceviez rien.

Pour renaître plus jeune qu'elle n’était croyez-vous qu'il y ait besoin de se forcer ? Seul il faut se forcer pour ne pas comprendre ; il faut se forcer pour ne pas voir que si venait à céder la dite forcé matérielle et de valeur morale que les armées allemandes imposent aux bolcheviks tout l'Occident serait noyé d'une mer qui couvrirait tout le monde en particulier les petits malins qui se sont donnés beaucoup de mal pour arriver à ne rien comprendre.

Par conséquent, ce que j'attends de vous ce n'est pas que vous soyez avec moi, mais c'est que vous soyez selon vous-mêmes, c'est que vous répondiez à l'appel de la vie selon vos dispositions instinctives et naturelles dans ce passé qui vous donne à vous tous une noblesse obscure dont vous devez faire une noblesse présente, et les étudiants de la jeunesse française sont tels.

La jeunesse française demande à s'engager, elle demande à entrer dans une action dont on aurait éliminé tout le centre. C'est pour cela que, quant à moi, je ne lui parlerai pas sur un ton dolent ; je lui montrerai que dans ses épreuves elle a l'occasion de montrer toute sa valeur. C’est alors, si vous le comprenez, que vous allez montrer dès maintenant toutes les qualités retrouvées de la France.

J'ai vu des jeunes gens partir en Allemagne qui considéraient comme leur devoir d'aller travailler là-bas. Ce qui me fait pitié c'est de voir des garçons qui considèrent ces épreuves comme une chose  subit. Que voulez-vous qu'ils en tirent ? Mais ceux qui, au contraire, y trouvent une occasion de montrer toute leur valeur, je vous garantis que ceux-là y auront gagné beaucoup ; ils auront peut-être perdu un an pour leurs examens. (II faut avant tout ne pas perdre un an). Perdre un an pour l'examen ce sera gagner un an pour vous-mêmes. Je vous garantis qu'on n'étudie pas seulement selon le plu ou moins d'études ou de capacité, de l'esprit, mais on étudie selon tout ce qu'on a appris. Ces services auxquels vous êtes amenés, auquel vous êtes du dehors obligés, auront un sens énorme si vous les subissez en résistant. Cette fonction sociale qui est une des conditions nécessaires du régime institué par le Maréchal, cette action sociale fera que vous serez rapprochés et mêles avec les français des autres classes que vous ignorez et auxquels vous avez des choses à apporter et de qui  vous avez des choses à apprendre.

II arrive souvent que dans les discours que l'on vous adresse (et l'on vous en adresse beaucoup à vous étudiants), on vous dise que c'est vous qui constituez dès maintenant l'élite future de la Nation. Je tiens à vous dire que je ne vous dis pas cela, mais je vous dis le contraire. Vous n'avez plus à profiter d'aucun avantage préétabli, d'aucun privilège. Dans cette France refondue où l'on vaudra par tout le passé du caractère, de la valeur quotidienne, des vertus que l'on apportait dans son travail, les étudiants feront partie de l'élite tout comme les autres selon la valeur personnelle qu'ils auront montrée, mais pas plus que les autres. C'est à vous de prendre dans cette élite un rôle prépondérant. Tout ce que je peux vous dire c'est que rien ne vous est garanti d'avance. Vous prenez le départ sur la même ligne que vos camarades paysans et ouvriers, et ceci je suis bien aise de vous le dire dans une réunion où, il n'y a ni jeunes ouvriers ni jeunes paysans.

Etre étudiant cela veut dire que vous avez plus de responsabilités que les autres parce que vous avez appris davantage, et apprendre l'instruction elle-même nous force à faire nos preuves et nous fait courir, en  raison même de son importance, toutes sortes de dangers.

Je vous dis ces choses car je dois vous les dire. Je suis votre ami bien plus profondément que vous pouvez vous en douter. La preuve qu'on est votre ami c'est cela qui vous montre vraiment quel est le dur, le beau choix que vous avez fait.

Et je vous le dis, vous représentez une génération, vous qui arrivez dès maintenant à votre âge d'homme et de femme et le rôle des femmes a de tous temps été de première importance, mais plus que jamais dans une nation qui se refait. Jamais une Nation ne s'est retrouvée sans que les femmes aient joué un rôle éminent dans cette renaissance. Et si je vous disais le fond de ma pensée c'est que, au fond, vous n'êtes pas à plaindre Vous croyez cependant être à plaindre parce que vos examens sont un peu bousculés dans le tremblement de terre général. Eh bien non, je vous le dis, vous n’êtes pas à plaindre parce que le destin met à des rigueurs apparentes une faveur austère.

C'est que vous arrivez à la vie dans un moment où il vous est beaucoup demandé ; c'est que vous arrivez à la vie dans un moment où votre pays a éperdument besoin de tout ce que vous avez en vous-mêmes d'intelligence et de générosité, de tout ce que vous portez en vous de plus ardent et de plus hardi. Et lorsque des gens arrivent dans de telles circonstances, ces gens sont des privilégiés, même si ce privilège est enveloppé dans des conditions de vie difficile. Vous ne pouviez vous imaginer ce que c'était d'arriver à l’existence en 1920. C'était là le bagage encombrant et inutile qu'on a demandé de déposer. Vous êtes plus heureux maintenant. L'épopée est ici ; c'est ici même que vous pouvez commencer. C'est pourquoi je ne vous plains pas, même si vous avez un peu froid ou un peu faim. Il y a ceux qui seront pris dans ce piège et ceux qui entendront l'appel de leur pays dans la clameur de l’Europe.

En tous cas, ce que je dois vous dire pour finir, c'est ceci : il y a bien des façons de chercher un nom au moment où nous vivons.

Pour moi, c'est bien simple, je l'appelle pour nous tous un moment de responsabilité.

C'est un moment de responsabilité pour le Chef de l'État qui s'est dressé, lui si droit, lui qui, tandis que vous êtes jeunes, est au-dessus de la vieillesse ; c'est un moment de responsabilité pour le Chef de l'État qui montre, par le mépris même de la popularité, qu'il a une âme, puisqu'un homme d'État n'est jamais populaire; c'est un moment de responsabilité pour moi qui vous parle. Ma responsabilité je la porte et je la porterai avec décision. Mais c'est un moment de responsabilité aussi pour chacun d'entre vous ; c'est un moment où chacun d'entre vous doit faire ses preuves par sa propre conduite parce que vous pouvez tous empêcher quelque chose.

Ce que je vous demande, je vous le répète, je le demande à chacun et chacune d'entre vous, c'est de sentir sa responsabilité ; c'est de sentir qu'il peut, ou bien aider les grandes choses, ou bien les empêcher et que s'il ne les aide pas il les empêche déjà.

Et il y a une dernière chose que je vous demande de sentir, et que je sens pour vous. C'est que c'est la jeunesse française qui doit incarner l'ambition de la France ; c'est à vous à donner son rayonnement à la France ; c'est à vous à sentir plus vivement que personne qu'un pays qui s'efface du présent s'efface de l'avenir. C'est à vous de sentir que vous êtes appelés dans des choses dures qui sont des choses belles ; c'est à vous à incarner la France dès maintenant, dès aujourd'hui […]. »

Vichy, le 03/05/19431

Documents annexes

Il y a 2 documents annexés à cet article.

Notes de bas de page numériques :

1 Il s’agit du discours d’Abel Bonnard à la délégation du congrès de l’UNEF, dont Louis Laisney fait état dans son témoignage. « A l'issue de cette manifestation d'unité estudiantine, on se rend quand même à Vichy en train spé­cial. C'était une des conditions mise à la tenue du Congrès. Au banquet officiel, Bellot fait un dis­cours pour dire que les étudiants ont besoin d'être aidés, mais sans manifester de sentiments marqués pour la puissance invitante. S'ensuit le discours du Ministre de l'Éducation nationale Abel Bonnard dont j'ai gardé en mémoire, comme un souvenir indélébile, les premiers mots. “Vous êtes une jeunesse, mais que vous soyez une jeunesse, je ne suis pas bien sûr ; vous êtes peut-être dans votre jeunesse, les restes d'une sénilité d'hier”. Je ne l'oublierai jamais. Tous les gars du Congrès, et notamment ceux de la table d'honneur dont je faisais partie, avaient glissé sous la table à la recherche d'une hypothétique serviette pour ne pas applaudir ».

Pour citer cet article :

« Discours prononcé par monsieur Abel Bonnard à l'issue du repas donné pour l'UN à l’Hôtel Albert Ie », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=166, [consulté le 10-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
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