
« [...] À la mi-septembre 1939, je suis mobilisé et je prends contact avec un petit groupe qui tente de reconstruire le mouvement autour dYvan Craipeau, de Paul Parisot et de Marcel Hic. Je leur demande de m'indiquer un correspondant avec qui je maintiendrai le contact quelles que soient mes affectations à venir. La réponse vient de Michel Mestre : seuls les ouvriers dans les usines peuvent agir sur le cours de la guerre... C'est muni de cet adage édifiant qu'il me faut assumer ma nouvelle condition militaire parmi des milliers d'étudiants médecins, dentistes et pharmaciens parqués dans la caserne Mortier. Par chance, je retrouve mon ami Raymond Lébovitch; étudiant en médecine, membre du PCF, flûtiste de talent, chanteur du groupe “Les 4 barbus”, rival des Frères Jacques, il optera pour la stomatologie de pointe. dont il deviendra un des maîtres. À longueur de journée, il m'interroge sur le troskisme et le stalinisme1.
Avant d'être promus médecins auxiliaires (médecins de bataillon), les externes des hôpitaux de ma classe d'âge doivent faire un stage d'élèves officiers de réserve (EOR).
De temps à autres nos longues journées d'ennui sont égayées par un spectacle de choix. Un petit homme râblé, portant la moustache noire et la mèche plaquée sur le front d'Adolf Hitler, apparaît à une fenêtre du second étage et harangue la foule massée dans la cour de la caserne. D'une voix rauque, parfaite imitation de la voix d'Hitler, il improvise d'interminables discours frénétiques qu'il martèle dans un charabia pseudo-germanique. Le génial amuseur public est un étudiant en pharmacie qui atteindra les sommets de la célébrité... sous le nom de Francis Blanche.
Fin septembre, c'est le départ pour Tours où l'école d'EOR est installée à dans une caserne de cavalerie [...]
Pour compléter notre formation de médecins de bataillon, nous sommes transférés à Autun, dans un grand hôpital de chirurgie lourde et de soins aux victimes des gaz de combat. Nous n'avons plus rien à apprendre sur les soins d'urgence aux blessés et aux gazés, leur “triage” et leur évacuation. La “drôle de guerre” se prolonge. [...] L'annonce d’une offensive de la Wehrmacht m'incite à mettre en lieu sûr deux grosses valises d`archives de Trotsky que Rosmer m'avait confiées en dépôt Je décide de confier le précieux bagage au docteur Daniel Martinet2. Par télégramme, j'informe, ma compagne de mon arrivée à la gare de Lyon en la priant d'appeler Martinet à l’hôpital Bichat pour convenir d'un rendez-vous. A mon arrivée, elle m’apprend que la Sécurité militaire l'a longuement questionnée sur le télégramme et sur le sens du code secret Gare - Bichat. Le lendemain, Daniel Martinet me raconte que trois importants agents du contre-espionnage l’avaient cuisiné sur le fameux “code” et comment il les avait promenés pendant deux heures, tout au long de sa contre-visite, en les asticotant de son ironie aiguë et souriante, terreur des salles de garde.
[...]
(Marcel Bleibtreu se retrouve à Toulouse, puis à Marseille).
Avant de prendre le train qui me ramènera à Paris le 4 novembre 40, j'invite Georgette Gabai à parcourir les garrigues pour parler en toute sécurité du grave problème posé par le ralliement au nazisme de l'équipe dirigeante, des Auberges de la Jeunesse. Georgette accepte l'idée de convoquer un Congrès extraordinaire des “usagers” de la région Sud inscrits au Centre Laïc des Auberges de la Jeunesse (CLAJ), pour expulser les apprentis nazillons. Nous mettons au point la tactique et les documents à soumettre au congrès. Le 4 janvier 4l, alors que je suis en route pour Paris, c'est chose faite. La nouvelle direction, dominée par les trotskystes, Georgette Gabai et Henri Husdinger, engage 1es “Clubs d'usagers” dans l'action antifasciste. A la même époque., les collabos sont chassés manu militari par les ajistes eux-mêmes du siège parisien du CLAJ. Ainsi, bien avant l'apparition du premier réseau résistant et celle, beaucoup plus tardive, des réseaux du PCF, le mouvement le plus représentatif et le plus actif de la jeune génération était devenu une pépinière de la lutte antinazie et du militantisme révolutionnaire. Re-baptisé “Compagnons de la route”, le mouvement des Usagers des Auberges de la Jeunesse réussira à infiltrer les Chantiers de Jeunesse à tel point que Vichy sera contraint d'en décider la dissolution. L'exemple sera suivi en 1942 par les Éclaireurs de France et en 1944, par quelques groupes de Scouts catholiques3. Le 30 octobre 1941, après sa rencontre avec Hitler à Montoire, Pétain lance son appel à la collaboration.
De retour à Paris le 4 novembre 1940, je m'inscris en troisième année de médecine et choisis un poste dans un service de médecine interne à l'Hôtel Dieu. Dans les couloirs de la Faculté le bruit court, de bouche à oreille, qu'une manifestation pourrait avoir lieu le 11 novembre aux Champs Elysées. Internationaliste convaincu, je passe outre à la symbolique réactionnaire et chauvine de la date, et décide de saisir l'occasion, probablement unique, de défier dans la rue le nazisme triomphant.
Le 5 novembre, je me rends à l'Hôtel-Dieu pour me présenter à mon nouveau chef de service. Devant le portail de l’hôpital, un petit homme à moustache noire et raide comme un I interpelle violemment un grand touriste ventru, le Leica à la main, vêtu à la tyrolienne, de la culotte de cuir à bretelles et du chapeau à plume. Du geste et de la voix, les bras en croix, le petit Français lui barre la route: “L’entrée est interdite, Verboten” – “Moi seulement vouloir faire Foto” – “Ici c'est un hôpital. HO-PI-TAL. Les photos sont interdites ! Interdites ! Verboten ! Foutez le camp ! Heiraus !” et il le met en fuite. Le temps de localiser mon nouveau service et de revêtir la tenue réglementaire, j'ai la surprise de découvrir que le petit Astérix est mon nouveau “patron”, le professeur Henri Besnard, qui commence sa visite, suivi de la cohorte déférente des Assistants, Chefs de cliniques, Internes, externes, infirmières et stagiaires ! Quarante ans plus tard J'apprendrai que l'accoutrement du touriste était la tenue d'apparat des hauts dignitaires nazis et que le photographe obèse n'était autre que le Feld Maréchal Hermann Goering.
Cet épisode héroïco-comique me revient en mémoire quand j'entends discourir sur le “pétainisme” des français. La vérité est que la collaboration ne tenta qu'une faible minorité, même au sein du milieu très privilégié des médecins hospitaliers. Pour ma part, je n'ai connaissance que de deux ou trois cas ; celui d'un chirurgien des hôpitaux, frère-ennemi du surréaliste Philippe Soupault ; et celui d'un dénommé Per..., nazi invétéré, dénonciateur de mon ami Alexandre, Minkovsky, probable tireur des toits responsable de la fusillade du 26 août 1944 sur la place Notre-Dame et complice d'un attentat monté contre moi en 1954 par le lobby pied-noir marocain et la bande du commissaire Dides. Dans le milieu social très bourgeois des étudiants en médecine, j'ai même enregistré bon nombre de conversions d'ex-maurrassiens. Certains étaient déjà présents parmi les manifestants du 11 novembre 1940 ; quelques uns participèrent en 1942 aux actions musclées que nous mènerons contre la “chaire d'eugénisme” ; quatre ou cinq d'entre eux éprouvèrent même le besoin de venir me déclarer que j'avais eu raison contre eux et m'annoncer qu'ils ralliaient le combat antinazi, dans tel réseau de Résistance, pour telle ou telle mission, (par exemple le repérage des rampes de lancement des bombes volantes Vl).
Je citerai aussi le cas d'un célèbre chef de service de cardiologie, ex-ligueur Camelot du Roy qui, à l'annonce du STO, réunit son service pour proposer de planquer - à ses frais- tous ceux qui se sentiraient menacés de réquisition.
Le 29 mars 1941, le Commissariat général aux questions juives est créé à Vichy. Quelques semaines plus tard, je reçois un appel au secours de la mystérieuse Mme Gold qui m'avait sorti du guêpier d'Autun. Elle me demande de faire disparaître de l'hôtel particulier du Grand maître du Grand Orient de France réfugié en ZNO les registres où sont inscrits tous les adhérents et leur curriculum vitae. La Gestapo les recherche activement et peut les saisir d'un moment à l'autre. Bien que n'ayant jamais appartenu à la Franc-Maçonnerie, j'accepte. Je passe une nuit entière à brûler - dans la cheminée- les pages parcheminées d’immenses et luxueux registres couvertes de calligraphies. […]
En mai 1942, les forces d'occupation imposent aux juifs le port obligatoire de l'étoile jaune. À la même époque, le commissariat aux affaires juives prétend imposer en faculté, de médecine une chaire d'eugénisme, inspirée des thèses racistes d'Alexis Carrel et de Rosenberg.
Coude à coude avec Cyrille Coupernik, Raymond et Hélène Gorin, Claude Monod, Minkowsky, Pierre Royer, Tzouladze Emile Monnerot et une vingtaine d'autres, nous interdisons manu militari à deux reprises et définitivement la séance inaugurale de la Chaire d'eugénisme, Le 16 juillet c'est la rafle de 13000 juifs internés au Vel d'hiv avant leur déportation à Auschwitz. »