
« En juin 1939, j'ai échoué pour la deuxième fois, et toujours à cause de la chimie, à l'oral de Sèvres ; en revanche j'ai été reçue, grâce aux mathématiques, à l'Ecole supérieure de Chimie de Nancy (j'ai passé l'oral de chimie avec le directeur de l'Ecole lui-même, M. Travers, le 14 juillet 1939).
Septembre 39 - mai 40 – “La drôle de guerre”
La chimie ne m'emballait pas, on s'en doute. D'autre part, après la déclaration de guerre, l'Ecole a été transférée à Lyon ; ma famille ne connaissait personne dans la région, alors que nous avions des amis à Lunéville (qui, juifs, se réfugieraient plus tard à Carpentras...) et les études étaient chères dans cette école privée - qui fut transformée en ENSI après la guerre. J'acceptai donc la bourse de licence à laquelle j'avais droit par l'admissibilité à Sèvres, avec en prime l'équivalence du certificat de Mathématiques générales. Cette bourse n'était pas valable pour Paris, il fallait donc, de toutes façons, aller en province. La prestigieuse Université de Strasbourg se repliait sur Clermont-Ferrand : il fut décidé que j'irais à Clermont.
J'ai passé encore septembre et le début d'octobre à Merlimont1 ; il a fait un temps merveilleux. J'ai donné des leçons pendant tout le mois de septembre. Le soir j'allais écouter les nouvelles à la radio, tout en tricotant des chaussettes, chez une mère de quatre enfants dont le mari était mobilisé - une connaissance de guerre et de vacances dont je n'ai plus jamais rien su. Le pacte germano-soviétique avait été signé le 23 août ; ça ne m'a pas particulièrement troublée [...].
Fin octobre 39 je m'installai donc à Clermont, dans une chambre en sous-sol, rue Montlosier. Je prenais mes repas dans une pension de famille, près de la place Gaillard, et je donnais quelques leçons pour compléter ma bourse.
C'était mon premier contact avec l'Auvergne. Je n'y connaissais personne et en particulier aucun membre du Parti. J'ai échangé quelques lettres avec Francis Cohen qui était mobilisé dans la DCA près de Melun et il m'a dit qu'un ami d'enfance à lui, Michel Bloch, était professeur à Thiers, il lui écrivait en lui signalant mon isolement politique.
C'est en décembre, je pense, que Michel est venu me voir. Il m'a fait connaître des amis à Clermont : les Martin, tous deux professeurs ; les Parrot : Louis, le poète, Denyse et leur fils Jean-François qui avait environ cinq ans ; Dichamp, aussi professeur... Pour les vacances de Noël je suis allée à Paris.
Par la suite, je suis allée voir Michel à Thiers et là j'ai fait la connaissance des Desserin et de leur fils Pierre - Madame Desserin était directrice d'école -, de Marcel Sauvagnat, Toinou Saint-Joanis, Tonine Planche, et de la famille Joubert. Tous m'ont reçue avec la plus grande amitié. Nous avons fait, Michel et moi, de grandes promenades à pied ou à bicyclette dans ce beau pays. Au début j'ignorais qu'il était le fils de Jean-Richard Bloch (Bloch est un nom fort répandu). Je l'ai appris par hasard, en parlant avec les Martin. Pendant nos randonnées à pied nous parlions surtout littérature et, un jour où je faisais allusion à André Maurois en l'appelant “Monsieur Emile Herzog”, Michel m'a dit : “Vous savez, c'est mon oncle, le frère de ma mère”. Mais je n'avais pas vraiment gaffé parce que, dans la famille Bloch-Herzog on était assez ironique vis-à-vis d'André Maurois.
L’été 1940
C'est le grand bouleversement de la défaite, de “l'exode”; Pétain, Laval... la population est comme frappée de stupeur. A Clermont, on n'a connu ni les bombardements ni l'arrivée des troupes allemandes, seulement l'afflux des réfugiés. Les examens se sont passés normalement ; j'ai eu l'honneur de passer une partie de l'oral de Calcul diff. avec le célèbre mathématicien Elie Cartan, replié de Paris et donnant un coup de main à son fils Henri. Je suis restée à Clermont, où mes soeurs, après un repli à Bordeaux, sont venues me retrouver avant de regagner Paris. Nos parents, surpris par l'avance foudroyante des Allemands, étaient restés bloqués à Merlimont. Je ne les reverrai qu'en 1943. Je dois attendre la rentrée pour occuper la chambre qui m'a été accordée en Cité universitaire. Madame Desserin, après le départ des réfugiés de l'Est qu'elle avait hébergés dans son école, m'offre généreusement une hospitalité fort bienvenue. En modeste remerciement, j'aiderai Pierrot à préparer les math du bac. Je fais, pour ainsi dire, partie de la famille, comme d'ailleurs Michel.
Mais il n'était pas question de rester inactif. Dès le mois de septembre nous recevions épisodiquement du matériel du Parti et des AUS (Amis de l'Union Soviétique). J'ai transporté des tracts, imprimés sur papier pelure, dans le cadre de ma bicyclette : on ôtait la selle et on glissait un rouleau dans le tube. De Thiers, j'en ai porté à des camarades isolés, à Pont-de-Dore, St-Rémy-sur-Durolle, St-Dier d'Auvergne. Nous étions accueillis avec joie ; les gens avaient besoin de reprendre le contact après tant d'événements tragiques et avec la certitude que ce n'était pas fini.
Octobre 1940 - Janvier 1941
En octobre 40, c'était la rentrée des Facultés. Il fallait remettre sur pied l'organisation des Étudiants communistes et surtout faire de l'agitation pour entraîner le plus possible d'étudiants à l'action contre les Allemands et à la résistance contre le régime de Pétain ; dissiper les illusions à son sujet.
Yvon Djian (qui sera fusillé comme otage en 1942 au Mont Valérien) était venu de Paris pour établir le contact. Je n'ai pas connu tous ceux du groupe clermontois des Étudiants communistes des années précédentes, j'en ai connu seulement trois ou quatre, plus deux ou trois étudiants étrangers sympathisants mais qui, étant boursiers et sans relations en France, ne devaient pas être compromis (entre autres Salem Shentoub, un Irakien ; Mayer Cohn, un juif roumain). De toutes façons il valait mieux connaître le moins possible de camarades, pour la sécurité.
La consigne était d'entrer en rapport avec tous les étudiants qui semblaient mal disposés envers les Allemands, choqués par la servilité du régime de Vichy et peu enclins à la collaboration. Nous voulions former un groupe d'étudiants patriotes. Pour cela, il fallait d'abord se montrer ouvert socialement et la première chose était de participer activement aux organisations officielles d'étudiants, pour soutenir les revendications matérielles ou autres, et s'y faire au moins connaître pour que, en cas de “pépin” , c'est-à-dire d'arrestation , cela ne passe pas inaperçu. (Je me suis fait élire vice-présidente de l'Amicale des Sciences et j'ai eu l'occasion d'être reçue, avec la présidente, par le Doyen, M. Dubois2, pour je ne sais plus quelle raison). Mais en fait, nous n'avons pas eu le temps de réaliser ce programme. Nous avons tous été arrêtés entre novembre 40 et janvier 41 et notre procès a été trop précoce, trop “politique”, sans aucune personnalité connue impliquée ; par la suite on n'a retenu que le procès des universitaires strasbourgeois et celui de Pierre Mendès France (voir le film de Marcel Ophüls “Le Chagrin et la Pitié”).
J'avais évidemment d'autres activités qu'universitaires, essentiellement taper le texte des tracts sur stencil, Marc Lefort se chargeant des illustrations. Nous disposions d'une source pour les stencils, d'une autre pour le papier (produits contingentés et dont la vente était très surveillée) et on s'arrangeait aussi pour le tirage - je ne sais pas par quels canaux et je n'avais surtout pas à le savoir. Ensuite on distribuait les tracts en les fourrant dans les poches des manteaux, aux vestiaires, pendant les cours. Mais de cette façon on ne pouvait toucher systématiquement tous les étudiants. Je n'avais jamais vraiment tapé à la machine. Madame Desserin avait été révoquée et, avec sa famille, habitait chez sa mère qui possédait une petite maison à Chamalières. C'est là que j'ai “appris” à taper, la machine étant posée ur un lit et recouverte, ainsi que la dactylo, par un gros édredon pour que les voisins n'entendent rien.
Le 30 novembre une de nos camarades Nicole Joubert, fille du Docteur Joubert bien connu dans la région, a été arrêtée chez elle, à Thiers (Madame Joubert, d'origine russe et militante des Amis de l'Union soviétique, était déjà internée au camp de Rieucros). Nicole avait, comme moi, une chambre à la Cité universitaire. Il fallait à tout prix, pour tenter de la dédouaner, continuer les distributions de tracts : la consigne, en cas d'arrestation sans flagrant délit, était de nier toute activité subversive et j'étais certaine que Nicole l'appliquerait. Il fut donc décidé que je glisserais un tract, la nuit, sous chaque porte du bâtiment des filles ; les garçons devaient faire de même chez eux (à l'époque il n'y avait pas de mixité). Ce tract nous paraissait particulièrement important car il relatait la manifestation des étudiants parisiens, le 11 novembre à l'Arc de Triomphe, et sa répression par les Allemands ; la première page s'encadrait dans une carte de France dessinée tant bien que mal, avec en exergue la phrase d'Engels : Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ; on citait l'appel à la résistance de Maurice Thorez et Jacques Duclos et on protestait, entre autres, contre l'arrestation, le 30 octobre, du physicien très connu Paul Langevin, membre éminent du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes avant la guerre. Le 8 novembre, jour où il devait faire son premier cours de l'année, il y a eu une manifestation d'étudiants devant le Collège de France, cependant que des professeurs et des chercheurs se rassemblaient dans l'amphi où ce cours aurait dû avoir lieu.
J'ai fait ma distribution comme prévu, sans encombre mais non sans battements de coeur. J'ai appris le lendemain qu'une jeune fille qui ne dormait pas avait vu le papier passer sous sa porte entre deux et trois heures du matin mais n'avait pas bougé. Or le bâtiment des filles était fermé la nuit et jalousement gardé par sa directrice, Madame Violle. “Le” coupable était forcément une résidente. A partir de là, l'enquête a dû être facile. La plupart des filles appartenaient à des familles honorablement connues dans la région, il y avait deux “étrangères”, venant du même lycée parisien, l'autre était fille d'officier et connaissait bien mes opinions... Si elle a parlé - ce que j'ignore - elle a sûrement cru faire son devoir de bonne Française. En tout cas, j'ai été convoquée au commissariat central peu de temps après. Les policiers de la “Brigade spéciale” (sous-entendu : anti-communiste) m'ont interrogée, ont perquisitionné dans ma chambre, se sont intéressés à un papier d'emballage en provenance de Lyon qui aurait pu contenir les tracts et m'ont finalement laissée en liberté. (Un ami, alors consul de Grande-Bretagne à Lyon, m'avait fait parvenir des vêtements que ma mère lui avait remis pour moi à Paris. La police l'a interrogé (il me l'a dit quand je l'ai revu à Clermont en 43 ou 44) - mais elle l'a sans doute jugé insoupçonnable).
Evidemment, après cela il aurait mieux valu changer d'air. Mais que faire ? Nous étions livrés à nous-mêmes, sans aucune expérience de l'illégalité, sans liaison rétablie, après le départ de Djian, lui-même “brûlé” à Clermont. D'autre part je n'avais pas d'argent, il m'aurait fallu en tout cas attendre de toucher ma bourse, à trimestre échu, vers le 15 janvier. Même alors, je ne sais pas trop ce que j'aurais fait. Tout en mourant de peur (je parle du moins pour moi), nous étions très imprudents. Et nous nous considérions comme mobilisés.
Quoi qu'il en soit, Michel a été arrêté le 9 janvier 1941, en délit tout ce qu'il y a de plus flagrant : dans sa chambre la police a trouvé un paquet de 300 Humanité clandestines. Et une lettre de moi, saisie ensuite chez lui, bien que totalement apolitique, n'a fait que confirmer les soupçons de la police, qui est venue me “cueillir” à la Cité le 11 après le repas du soir. Ils ont de nouveau fouillé ma chambre et ont trouvé dans ma serviette de cours un bulletin des AUS (Amis de l'Union Soviétique), que je n'aurais pas dû avoir car il était formellement interdit, par tous les responsables, d'avoir des contacts avec d'autres organisations, fussent-elles amies. J'ai prétendu que j'avais trouvé ce bulletin sur un banc dans un amphi, mais ils ont tout de même compris qu'il s'agissait d'une brochure interne, non destinée au public.
J'ai passé trente-six heures au commissariat avec une pomme pour toute nourriture et n'ai été emmenée à la Maison d'arrêt de Clermont, rue Halle de Boulogne, que le 13 janvier. Je suppose qu'il y avait eu des arrestations chez les garçons, que les interrogatoires ont été menés en parallèle avec ceux de Nicole et moi (car j'ai su plus tard par Nicole qu'un des garçons avait lâché le morceau) et que tout cela a retardé mon incarcération. On verra que cela n'a pas été sans conséquence. »