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L'UNEF, les étudiants pendant la guerre de 1939-1945 et sous l'occupation : attentismes, collaborations et résistances - Témoignages et documents

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Témoignage de Louis Laisney au colloque « passé présent du mouvement étudiant »

Texte intégral

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Louis Laisney :
« Je voudrais commencer par dire la satisfaction que j'ai de me retrouver dans cette salle (NDLR Maison du Sport Français, siège du Comité National et Sportif Olympique français), parce que cela montre bien les relations qu'il peut y avoir entre les étudiants et le sport. J'ai été moi-même un utilisateur de cette salle, puisque j'ai eu l'occasion d'y fonder le conseil national des comités régionaux et comités départementaux olympiques. J'en ai été le vice-président jusqu'au mois der­nier. Je me trouve donc un petit peu dans mon élément.
En 1939, j'arrivais donc à l'université de Caen pour y faire des études de droit, et je m'intéres­sais comme tout un chacun à ce que pouvait être l'activité et les préoccupations de l'époque. C'était Munich, c'était la guerre, l'invasion, les réfugiés qui arrivaient en grand nombre dans notre région. Je vais donc surtout évoquer une période démarrant en 1940, date à laquelle, il faut le rappeler, les associations d'étudiants sont interdites immédiatement par les autorités d'occupation. On a vécu la “Grande Débâcle” aussitôt après, les Allemands s'installent avec l'espoir de pouvoir établir des rapports relativement normaux (eux-mêmes diront “corrects”) avec la population locale. Cela ne veut pas dire que les associations ne vont plus exister. Bien au contraire, c'est dans le tempérament des Français de faire ce qu'on leur interdit.
La France était coupée en deux zones et assez rapidement nous avons été un peu bloqués pour faire se rencontrer les étudiants de la zone nord (occupée) et ceux de la zone sud (non occupée).
Le président de l'UNEF était alors un ancien président de l’AGE de Lille, qui s'appelait Lenclud, et qui est devenu ensuite président du Club sportif de Valenciennes. Le Secrétaire général était Le Mazou, de Rennes, et il avait pris comme Secrétaire Adjoint François de Lescure, représen­tant de la Fédération des Étudiants de Paris. L'UNEF était alors une association essentiellement corporative, le mot syndicat était à peine employé et l'activité représentait une sorte de contes­tation limitée vis-à-vis des autorités françaises. On s'occupait surtout de la défense des intérêts matériels et moraux des étudiants.
Le 11 novembre 1940, je me suis trouvé par hasard au siège de l'UNEF qui se tenait 5, place Saint-Michel. Je n'avais alors aucune responsabilité nationale dans l'UNEF, si ce n'est que j'avais été envoyé par notre AGE de Caen. J'y rencontre notre ami de Lescure ainsi que Bellenger, le responsable de l'Office du sport scolaire et universitaire (l'OSSU). Dans la conversation patrio­tique que nous avions, nous nous sommes dit que ce serait bien de faire un saut à l'Arc de Triomphe. Nous y sommes allés en ordre dispersé, sans idée de faire une manifestation, enco­re que déjà dans le public circulaient des tracts invitant à ne pas oublier que la France avait un devoir vis-à-vis de ceux qui s'étaient battus en 1939 et lors de la première guerre mondiale. J'ai assisté au dépôt de gerbe, et dès que cela a tourné mal en haut des Champs-Élysées (cela se passait en fin d'après-midi si mes souvenirs sont bons), nous nous sommes égayés dans les petites rues et avenues voisines, de façon à éviter tout contact avec l'armée allemande qui essayait de contenir la foule des jeunes. C'étaient essentiellement des lycéens. Il y avait des étu­diants bien sûr, mais ils étaient dispersés, perdus au milieu des autres et moins regroupés que pouvaient l'être les lycéens. Vous savez ce qu'il en est advenu ; on a beaucoup glosé pour dire que c'était organisé alors que moi, je ne le pense pas du tout.
En 1941, je deviens Président de l’AGE de Caen, et Le Mazou, qui était Secrétaire général de l'UNEF, commence à émettre le souhait de retourner définitivement dans sa Bretagne natale et d'y exercer ses fonctions de professeur. J'ai ainsi été assez facilement désigné comme Secrétaire général pour lui succéder.
En zone non occupée existait un petit comité dirigé par Georges Bellot, président de Clermont­Ferrand. Il avait un appui très important de la part des étudiants alsaciens, et en particulier de Malou Weber la présidente de PAGE de Strasbourg qu'il épousera par la suite. On a dit qu'ils avaient une activité tout à fait spéciale, qu'ils s'étaient rangés du côté de Vichy ; je ne le pense pas. Ils ont continué l'activité qui était développée antérieurement à Paris, ils se sont occupés des restaurants universitaires, mais n'ont pas eu d'action politique.
L’idée maîtresse pendant 35 ans, c’était qu’on ne devait pas faire de politique à l’UNEF.
Nous dirigions, comme je vous le disais, une association corporative régie par la loi de 1901, et la loi de 1901, précisément, interdit toute activité politique ou religieuse. »

Jean Marie Dupont :
« Le gouvernement du Maréchal Pétain en 1940-1941 essaie de mobiliser la jeunesse pour redres­ser la France. Ce n'est pas encore la naissance de l'École des Cadres d'Uriage en 1941-42. Or est-ce qu'il y a de la part des autorités de l'époque le souhait de mobiliser les associations d'étu­diants dans cette grande action de redressement de la France ?  »

Louis Laisney :
« Il n'y avait pas de lien direct entre les gouvernements et les associations d'étudiants. Alfred Rosier facilite cependant les contacts officieux, le plus souvent confidentiels, entre l'UNEF et les services du Ministère de l'Education Nationale. Les ponts ne sont pas coupés. On ne demande pas aux associations de faire ceci ou cela. Je dirais qu'à cette époque-là, l'opinion qui était généralement répandue était qu'il pouvait y avoir une entente tacite entre Pétain et de Gaulle, et les étudiants étaient restés intellectuellement mobilisés contre les Allemands. En ce qui concerne le gouverne­ment du Maréchal Pétain, surtout à Vichy, il y avait un certain nombre de responsables dans les ministères qui étaient issus des rangs de l'UNEF. Grâce à leur complicité, nous avons fait éditer une affiche qui fera un certain bruit. Elle ne demandait rien de moins aux étudiants que de venir en aide à ceux qui étaient malades, en particulier au sanatorium, mais aussi à ceux qui étaient requis, absents. Et le mot “absents” que nous avions réussi à glisser, comprenait tous les gens qui étaient dans les maquis, ce qui pouvait être gros de conséquences... En 1941, on commen­ce à avoir des contacts avec la zone sud, encore que ce ne fut pas très facile, et en 1942 cela s'est compliqué davantage. En 1943, les Allemands envahissent la zone sud et on a l'impression que l'unité des mouvements étudiants se refait entre les deux zones. Si nous ne faisions pas de politique directement, un certain nombre d'associations indépendantes de l'UNEF étaient directe­ment orientées. C'est le cas d'associations regroupant des membres issus de l'Action française, d'associations en liaison avec le parti communiste, d'associations chrétiennes d'étudiants, même si la JEC a peut-être, quant à elle, une ouverture plus facile vis-à-vis du gouvernement de Vichy. »

Jean Marie Dupont :
« Vous teniez des congrès et des AGE pousuivaient leurs activités, alors que les associations étaient interdites ? »

Louis Laisney :
« Oui, et y compris à cette époque-là, les élections internes à l'organisation sont effectuées, au vu et au su de tout le monde par tous les inscrits de l'université. J'ai été, par exemple, élu pré­sident de l'association de Caen par 350 à 400 membres, c'est-à-dire pratiquement la totalité des étudiants inscrits dans les facultés de Caen. Le recteur m'invitait et me recevait “ès qualité” comme représentant de l'ensemble des étudiants.
Suite à la reprise des contacts Nord-Sud, dans l'enthousiasme, la décision est prise de tenir aus­sitôt un congrès, d'un commun accord entre Bellot et moi. Il se tiendra en catimini à la Chapelle-en-Vercors à Pâques 1943, à l'écart de toute activité économique, pour ne pas éveiller l'attention des Allemands.
Il n’y a pas eu de relation directe avec le maquis, pourtant déjà présent dans la région à ce moment-là. Ce congrès, je l'ai organisé à partir du département de la Manche, avec l'aide de res­ponsables originaires de la Drôme et qui ont permis de monter un ravitaillement difficile, surveillé, contingenté pour près de 2000 participants, depuis Valence jusqu'en plein Vercors. Et ce à l'aide de différents concours, dont celui de l'ingénieur des Ponts et Chaussées, organisateur des trans­ports, et celui du Préfet qui n'en a soufflé mot. Mais ce dernier était l'ami d'un ancien de chez nous, le Maire de Tain-l'Hermitage, Paul Durand.
A l'issue de cette manifestation d'unité estudiantine, on se rend quand même à Vichy en train spé­cial. C'était une des conditions mise à la tenue du Congrès. Au banquet officiel, Bellot fait un discours pour dire que les étudiants ont besoin d'être aidés, mais sans manifester de sentiments marqués pour la puissance invitante. S'ensuit le discours du Ministre de l'Éducation nationale Abel Bonnard dont j'ai gardé en mémoire, comme un souvenir indélébile, les premiers mots : « Vous êtes une jeunesse, mais que vous soyez une jeunesse, je ne suis pas bien sûr; vous êtes peut-être dans votre jeunesse, les restes d'une sénilité d'hier ». Je ne l'oublierai jamais. Tous les gars du Congrès, et notamment ceux de la table d'honneur dont je faisais partie, avaient glissé sous la table à la recherche d'une hypothétique serviette pour ne pas applaudir.
C'est un peu plus tard que se situe l'affaire de l'affiche.
Après ce double camouflet, Mademoiselle Maurel qui était membre du Cabinet d'Abel Bonnard nous reçoit, Rostini et moi, pour nous dire que nous allions être mis en prison : elle avait sans doute d'autres chats à fouetter car nous n'en avons plus entendu parler.
Début 1944, se tient à Montpellier un Conseil d'Administration élargi au cours duquel sont évo­qués des problèmes nationaux dépassant le cadre de l'université et touchant à l'avenir des étu­diants. On y décide l'envoi d'une adresse au Général de Gaulle, qui lui sera transmise par Saurin, ancien de l'UNEF et Conseiller général d'Oran.
Pour la première fois, cette adresse prend position en marquant la solidarité des étudiants avec le peuple français. Ses signataires, qui l'ont votée à l'unanimité, n'ont pas considéré qu'ils fai­saient là un acte politique.
Le 6 juin 1944, j'avais prévu de venir à Paris, mais c'est le jour-J en Normandie. En réalité, je me trouve sous les bombes, mon père est tué, ma mère blessée, je suis moi-même atteint et je reste à peu près trois semaines sans pouvoir bouger.
Je serai le porte-parole des étudiants auprès du général de Gaulle et des Alliés. Quand je rentre à Paris, je retrouve les amis et nous pensons aux décisions à prendre concernant les retrouvailles des uns et des autres et l'épuration nécessaire. Il est décidé de mettre en place une commission d'épuration pour juger les cas retenus, qui sont d'ailleurs en nombre très limité. Parmi ceux-ci, un dirigeant de Grenoble, un autre de Toulouse seront écartés de l'association. Les sanctions tombent en octobre 1944 sans faire beaucoup de bruit.
On prend contact avec les Anglais, dès la fin de l'année 1944, pour créer quelque chose sur le plan international. Rostini et moi-même sommes invités à la World Youth Conference, qui se tient à Londres. Cette organisation est, à nos yeux, beaucoup trop importante et politisée et de plus s'adresse à l'ensemble de la jeunesse mondiale. Nous en profitons tout de même pour nouer des relations avec les représentants des étudiants des différents pays.
Il est convenu de se retrouver le 17 novembre 1945 à Prague pour une grande fête universitaire.
L'importance du Congrès de Prague par le nombre de pays participants et son grand retentisse­ment fait naître un immense espoir. La part de la France est énorme. A côté de l'UNEF largement représentée, il y a de nombreuses associations nationales politiques ou religieuses. Dans un cli­mat de grande amitié, la décision est prise de créer une Union internationale.
Un comité préparatoire est aussitôt mis en place en vue de cette création. La France y tiendra un rôle prépondérant avec ses quatre délégués qui lui sont attribués, parmi lesquels Pierre Rostini, Paul Bouchet et moi-même, qui seront présents à la douzaine de réunions qui se tiendront la-bas.
Malheureusement, malgré notre assiduité méritoire et nos interventions permanentes, nous ne parviendrons pas à faire prévaloir le principe d'a-politisme auquel notre association était atta­chée. Pour les autres pays, l'antinazisme à la fin de la guerre ne se discutait même pas et pro­poser une sorte de neutralité pouvait apparaître comme un début de trahison. Et nous nous sommes inclinés d'autant qu'entre temps le Congrès de Grenoble avait marqué en France une très nette évolution.
C'est là au cours des vacances de Pâques 1946 qu'est adoptée la fameuse “Charte de Grenoble”. Je faisais partie de ceux qui n'étaient pas favorables à cette prise de position plus politique que ce qui s'était fait dans les précédents congrès. Le Congrès fut houleux, comme il est de tradition, mais peut-être plus encore que d'habitude. Je me souviens de l'intervention de notre ami Villedieu, président de l'UNEF à l'époque, arrivé en retard et de ce fait fortement critiqué et conspué, et qui, excellent orateur, avait quand même retourné la salle. C'est à la suite de réunions en commissions que cette Charte de l'étudiant est mise sur pied et finalement adoptée. »

Jean Marie Dupont :
« L'équipe de 1946 à Grenoble est très différente de celle du Bureau de 1944-45 ? »

Louis Laisney :
« Ceux qui mènent un congrès, ce sont les dirigeants antérieurs jusqu'au moment de l'élection. Ce que vous appelez l'équipe de 1946 sera élue à la fin des travaux. L'équipe en place a été élue en 1945 et se compose essentiellement de Villedieu président, Rostini et Boinnet vice-prési­dents, Laisney secrétaire général (depuis 1941). Le premier, le troisième et le quatrième n'ont pas sollicité le renouvellement de leur mandat. Et un nouveau bureau, avec Trouvat comme Président et Lebert, Secrétaire général, a été élu. Rostini et Bouchet en sont les vice-présidents. Ils ont poursuivi la politique de gestion que nous avions précédemment. Quand j'étais Secrétaire général, j'étais moi-même très accaparé par la gestion du sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet. La Charte de l'Étudiant et les actions nouvelles dans le domaine social sont à leur actif et nous pouvons leur en être reconnaissants.
Au Congrès de Prague en 1946, nous saluons la création de l'Union internationale des Étudiants (LIE), alors même que dans sa phase d'élaboration, nous avions dénoncé les risques de dérive politique.
Les travaux en commissions y ont été très intéressants. J'ai présidé, pour ma part, la commis­sion des dégâts causés par la guerre aux universités, qui a proposé notamment un parrainage de l'Université de Caen.
Sous la présidence de Rostini, j'étais aussi rapporteur de la commission des sports. Nous avons proposé la candidature de Paris pour y tenir les premiers jeux universitaires mondiaux d'après-guerre et celle-ci a été retenue.
Avec Rostini et d'autres amis, nous avons ensuite créé l'Association des Anciens de l'UNEF qui a souhaité maintenir le souvenir de cette belle institution et, dans la mesure de nos moyens, venir en aide à nos jeunes camarades.
Nous animons des regroupements d'anciens de l'UIE dans un excellent climat d'amitié.
Mais nous sommes des vestiges d'une période difficile, la guerre et l'occupation, et je vous remercie de vous y être intéressés et de m'avoir écouté. »

Pour citer cet article :

« Témoignage de Louis Laisney au colloque « passé présent du mouvement étudiant » », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=160, [consulté le 09-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
ISSN (électronique) : 1776-0909