La revue du Groupe d'études et de recherche sur les mouvements etudiants

L'UNEF, les étudiants pendant la guerre de 1939-1945 et sous l'occupation : attentismes, collaborations et résistances - Contributions

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Philippe Mezzasalma

De la défense du parti à la Résistance : itinéraires de jeunes militantes communistes

Texte intégral

Après l’affluence d’adhérents au PCF suite au Front Populaire, les communistes subissent une forte décrue de leurs effectifs, menaçant l’existence du Parti. En l’espace de deux ans, entre 1938 et 1940, sous la pression de différents facteurs, le PC se trouve dans une situation difficile. L’échec de la grève de 1938, la signature du pacte germano-soviétique et l’abandon de la ligne anti-fasciste, et l’interdiction du PCF en septembre 1939 expliquent cette hémorragie et la désorganisation structurelle qui en découle, désorganisation accentuée par l’entrée dans la clandestinité. Durant la drôle de guerre, beaucoup de cadres sont sous les drapeaux, ou en détention préventive, et le départ de Maurice Thorez pour l’URSS fragilise la direction. Les premiers mois de l’année 1940 ne permettent au parti clandestin que de commencer à retisser des liens entre quelques militants éprouvés et des dirigeants dispersés et de reconstituer des fragments de l’appareil technique. De fait, une grande partie de ce travail consiste en l’établissement régulier de liaisons entre les dirigeants et les secteurs d’organisation. Cette activité à caractère et finalité surtout propagandiste est majoritairement exercée par des militantes, situation de guerre oblige. Non seulement les hommes sont à l’armée ou en prison, mais de plus elles sont moins connues que leurs camarades masculins, très peu d’entre elles occupant réellement des fonctions de cadre avant guerre. D’où une sur-représentation de fait des militantes dans les structures du parti en juin 1940.

L’offensive allemande, la défaite française, l’Occupation et l’instauration de l’État français de Pétain vont contribuer à renforcer le phénomène, accentuant ce qui n’était qu’un état de fait conjoncturel. Par là-même, le PCF évoluera d’une attitude de préservation de son appareil (condition indispensable à sa survie) vers la Résistance. L’objet de cet article est d’évaluer l’importance du rôle des jeunes femmes communistes, et de leurs activités spécifiques (problèmes de ravitaillement, lutte contre la vie chère, retour des prisonniers…) et en quoi celles-ci sont symptomatiques de ce lent recentrage de la thématique communiste vers la résistance à l’occupant, en jonction avec l’évolution de l’opinion générale, et avant l’invasion de l’URSS en juin 1941.

Ce rôle des jeunes femmes dans cette lente inflexion de la ligne du PCF vers la Résistance a parfois été revendiqué dans certains témoignages, dont la valeur est aussi indéniable que les justifications idéologiques a posteriori et les reconstructions qu’ils véhiculent1. Toutefois, la consultation des archives des renseignements généraux (RG),  de la Police judiciaire, ou de la Police municipale, confirme cet aspect pour la période de juin 1940 à la fin de l’été 1942. Ainsi que l’affirme Jean-Marc Berlière2, les archives de la police sont par essence les moins fiables de tous les documents officiels, mais il n’en reste pas moins que celles–ci présentent une palette de situations de comportements, d’éléments factuels (ou au contraire de lacunes) permettant d’affiner les représentations de l’apport des jeunes femmes communistes à la Résistance, mais aussi d’établir une typologie de ce qui apparaît comme un groupe, certes informel, mais dont la réalité peut être retracée en tant que phénomène à part entière.

A cet égard, les archives de la section de Paris du Tribunal d’État,3 créé spécialement par Pucheu le 7 septembre 1941 pour répondre aux demandes de représailles contre les communistes effectuées par von Stülpnagel, ont l’avantage de réunir toutes les pièces et dossiers, de la surveillance à l’interpellation et à l’instruction. L’acharnement anti-communiste avéré de certains milieux de la police de cette période permet de faire remonter les dossiers à 1939. Malgré la phallocratie de l’époque, force est de constater que les policiers français, plus encore que la Gestapo, verront dans ces femmes non des auxiliaires, mais bien des militantes à part entière, qu’ils traqueront avec autant de détermination que leurs camarades masculins.

Plusieurs affaires sont jugées par la cour de justice suite aux attentats de Fabien à Barbès et de Gilbert Brustlein à Nantes. Cour expéditive, sans recours ni appel, elle est destinée à puiser dans les prisons des communistes déjà  arrêtés pour satisfaire les demandes de représailles des nazis. Sur les près de 600 personnes déférées devant la cour, 20% sont des femmes ; si l’on se rapporte uniquement aux affaires politiques, elles représentent près d’un prévenu sur deux, ce qui est considérable. Les deux tiers d’entre elles ont moins de trente ans. Trois affaires en particulier retiennent l’attention, présentant 16 femmes sur les 46 inculpés : l’affaire Catelas, par ce qu’elle apprend du rôle des jeunes femmes dans l’organisation du Parti en 1940-1941, et les affaires dites de la rue de Buci et de la Rue Daguerre, révélatrices de l’action de ces femmes vers la Résistance et du recentrage du Parti en découlant (1942).

L’affaire Catelas est différente des deux autres : en effet, c’est en pistant Jean Catelas à Asnières, suite à une filature, que la police française arrête certains de ses collaborateurs directs dont Odette Janvier, son agent de liaison, mais aussi des envoyés de l’appareil central, comme Mounette Dutilleul, liaison avec Duclos et Frachon. Il ne s’agit ici que du fruit de la persévérance policière. En revanche, les affaires de la rue de Buci et de la rue Daguerre sont des coups d’éclat à caractère propagandiste, centrés sur les questions économiques (contre Vichy et l’occupant, responsables du rationnement) et organisés au nom du Front National communiste par les militantes du PCF, en direction des femmes. Actions spectaculaires, avec prises de paroles publiques, où la décision et l’organisation sont impulsées par la direction clandestine, mais la coordination et l’exécution reviennent aux cadres féminins et à leurs comités de ménagères. Un certain nombre de traits communs apparaissent, permettant d’esquisser une typologie.

La génération du Front Populaire

Premier fait marquant, les cadre féminins sélectionnés par la direction du Parti ont entre vingt et trente ans : Odette Janvier est née en 1908, Mounette Dutilleul en 1910, Fanny Ladsky (arrêtée dans l’affaire Catelas, responsable à l’organisation du quartier Saint-Louis, proposée pour un triangle de direction) a 26 ans en 1941, Paule Jurquet, ex-responsable locale de JC, 20 ans, Fulvia Goat, permanente du Parti, 19 ans, une des responsables du secours populaire et du travail féminin à Stains, Antoinette Pradel (responsable de la diffusion de la propagande à Colombes, condamnée dans la même affaire) moins de trente ans, tout comme Marie-Claude Vaillant-Couturier, interpellée chez la visiteuse de prison de Mounette Dutilleul, ou Lise London. Madeleine Marzin, l’organisatrice de la manifestation rue de Buci à Paris le 31 mai 1942, fait partie à 33 ans des responsables féminines les plus âgées, avec Danièle Casanova. Cela s’explique aussi par le fait qu’il était plus facile de se rendre disponible à des jeunes filles ou jeunes femmes, célibataires ou en couples n’ayant pas ou peu d’enfants, qu’à des mères de familles plus âgées.

Leur engagement au Parti Communiste fut précoce, et pris en général entre les évènements du 6 février 1934 et le Front Populaire en 1936 : Madeleine Marzin, Fanny Ladsky, Jeanne Lebraut-Smith, responsable du travail féminin à St-Ouen (proposée pour encadrer plusieurs cellules), ont adhéré en 1934. Odette Janvier, Paule Jurquet, Marcelle Vanhille, Antoinette Pradel, Marguerite Bonnier et Yvonne Chauviré (arrêtées avec Madeleine Marzin en 1942) ont adhéré à la CGT et au PCF durant le Front Populaire. Assez curieusement, peu d’entres elles sont passées, et plus encore, ont occupé des responsabilités au sein des organisations de jeunesse du PCF, Jeunesse Communiste (JC) ou Union des Jeunes Filles de France (UJFF). En majorité, elles semblent avoir été vite investies de tâches directement dans le Parti, soit dans les secteurs d’organisation et de propagande, soit dans le secteur féminin. Sur les 16 inculpées pré-citées, seules deux ont eu des responsabilités à la JC ou à l’UJFF : Paule Jurquet (arrêtée à Asnieres pendant la rafle Catelas) déclare pendant son interrogatoire au commissariat d’Asnières en mai 19414 qu’elle a adhéré à la JC en 1936, et avait avant-guerre la responsabilité d’un cercle, et était trésorière. La Police la place sous dépôt car elle serait devenue depuis juin 1940 « chargée de la propagande sur deux secteurs »5, ce qu’elle dément avec la plus grande énergie. La deuxième est Fanny Ladsky. Interrogée par la Police, elle déclare : « J’ai bien été adhérente aux Jeunes Filles de France de 1936 à 1937, et m’occupait du 10ème arrondissement. […] Je n’ai pas adhéré au PC, je n’ai jamais suivi les cours de l’École Communiste de Montreuil. ». Malheureusement, sa biographie, telle que transmise au service des cadres dirigé alors par Arthur Dalidet, est interceptée par la Police (lors de l’arrestation de Mounette Dutilleul, pendant l’affaire Catelas). On y apprend – ce que les enquêteurs cherchent à lui faire avouer – qu’elle est bien membre du PCF. En fait, elle serait une des rares à avoir été sélectionnée comme cadre suite à ses activités dans les organisations de jeunesse : membre des JC dès 1934, à l’UJFF et au PCF depuis 1936, Fanny Ladsky aurait bien fait l’Ecole de Montreuil. Trésorière de la section UJFF du 10ème arrondissement, secrétaire UJFF de Paris Ville, et à ce titre, membre du Comité National de l’UJFF, elle est trésorière d’une cellule du PC entre septembre 1939 et juin 1940. A son retour d’exode, elle est proposée comme responsable de section, puis de l’organisation pour le quartier Saint-Louis. Il semblerait que son passé de cadre à l’UJFF ait amené la direction du PCF à lui proposer de nouvelles responsabilités, qu’elle n’avait pas avant l’interdiction du Parti. Les avis divergent à son propos : proposée pour intégrer un triangle de direction, sa « bio » saisie par la Police comprend l’annotation suivante : « à mon avis, pas plus haut que le quartier. Émile. D’accord. Léo »6.

Par ailleurs, les militantes responsables du travail féminin du PCF avant-guerre, Danièle Casanova, Claudine Chomat, Lise London, ou Jeannette Veermersch, sont toutes les compagnes de dirigeants  de premier plan du PCF ou de cadres du Komintern. Quant à Georgette Cadras, une des dirigeantes de l’UJFF, son frère Félix est membre suppléant du Comité Central du PCF au congrès d’Arles. Si leurs compétences de cadres ne peuvent être mises en doute, on ne peut toutefois que se poser la question  des critères de cooptation et des moyens de contrôle du groupe dirigeant sur ce secteur d’intervention.

Au-delà de ces cas particuliers, il semble en effet – et ce n’est guère surprenant pour les observateurs de l’histoire des femmes de l’entre deux guerres –, que les engagements de ces militantes soient en partie déterminés par la forte prégnance du milieu social et familial environnant. Aucune des militantes citées n’est « venue au communisme » sans avoir été la compagne, la fille ou la sœur d’un militant du Parti, ce qui ne retire rien à la valeur de leur engagement. Et plus ces militantes sont haut placées dans la hiérarchie, plus on trouve un dirigeant dans leur entourage immédiat. Ainsi, le travail féminin donne l’impression que le contrôle politique se double d’une notion de proximité et de confiance familiale, propice à la construction d’un groupe dirigeant informel.

Une des rares à paraître sans attaches initiales dans la contre-société communiste est Odette Janvier. Issue d’un milieu populaire non politisé, elle s’inscrit d’abord dans les mouvements de défense des droits des femmes, et sympathise, après des manifestations en 1934 contre les Croix de feu, avec le mouvement féminin contre la guerre et le fascisme : « Je me bagarrais déjà individuellement, en particulier pour le vote des femmes »7. Passionnée de sport, elle rejoint le Parti en 1936 par la Fédération sportive et gymnique du Travail (FSGT) dont elle est adhérente depuis 1935. C’est donc sur ses seuls mérites de militante qu’elle est repérée par la direction. Rapidement responsable de cellule, puis de section, elle est déléguée au Congrès d’Arles en 1937 et intègre l’École centrale de cadres de Montreuil de novembre 1938 à avril 1939. Elle explique à Roger Bourderon les raisons de sa promotion : « le mot d’ordre était de faire monter les femmes »8, mais comme elle le constata : « Il faut dire aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes, malgré le mot d’ordre. Sur une vingtaine d’élèves nous étions deux, et la deuxième a été renvoyée parce qu’elle avait plus ou moins flirté avec un gars de l’école et c’était absolument interdit »9. C’est donc naturellement qu’à sa sortie de l’école, Odette Janvier devint permanente. Elle est affectée au Comité français du Congrès Mondial des femmes contre le fascisme et la guerre, comme membre du secrétariat, aux côtés de prestigieuses aînées, Maria Rabaté et Bernadette Caetano. La pénurie de cadres politiques que le PC subit à partir de septembre 1939, mais surtout au début de l’Occupation la fait rapidement sélectionner par Arthur Dalidet et Mounette Dutilleul, avec d’autres jeunes militantes, pour assurer les liaisons du Parti. Tout d’abord agent de liaison de Georgette Cadras, qui œuvre avec Danièle Casanova à la reconstruction de l’appareil, elle devint celle de Catelas dès le 12 juin 1940.

Mais ce parcours semble atypique. Celui de Mounette Dutilleul, en revanche, est plus emblématique et mérite que l’on s’y attarde pour cerner le profil de ces jeunes combattantes sélectionnées par la direction clandestine du PCF, malgré leur jeune âge et la brièveté de leur engagement militant.

Jeanne Dessart, alias Andrée Dutilleul, dite «  Mounette ».

Mounette Dutilleul est arrêtée le 16 mai 1941 à la gare d’Auteuil, suite à la découverte le matin même au domicile de Jean Catelas d’un pli indiquant un rendez-vous entre eux deux à cet endroit. Elle se débat, tente de provoquer une émeute (elle aurait crié « on arrête une patriote ! »10), blesse des policiers, cherche à détruire des papiers et est finalement conduite au commissariat d’Asnières, puis au dépôt, après un interrogatoire où elle refuse de répondre à la plupart des questions. Elle ne reconnaît que son identité, telle que figurant sur ses papiers, celle de Jeanne Dessart. La police saisit sur elle 27 biographies de militants sélectionnés par la section des cadres, avec des commentaires d’Émile (Arthur Dallidet) et de Léo (Jacques Duclos). Ces militants sont tous interpellés dans les heures suivantes par la police d’Asnières. Bien entendu, Jeanne Dessart affirme qu’une personne inconnue lui a remis ce sac les minutes précédant son arrestation11. Au vu de son contenu, la police comprend que Jeanne Dessart est un agent de liaison communiste. D’ailleurs les vérifications concernant son état-civil (sa carte indique qu’elle serait née dans le Nord) permettent rapidement à la police de conclure au caractère falsifié du document. Elle sera condamnée – sans avoir avoué – à quatre ans de prison par le Tribunal d’Etat, sur le simple flagrant délit de transport de documents du PCF. Malgré sa condamnation et son incarcération, l’enquête sur ses activités se poursuit. Le 30 janvier 1942, l’Inspecteur principal adjoint Picard12 mentionne dans un courrier à sa hiérarchie que, d’après ses informations, Jeanne Dessart serait en fait Mounette Dutilleul.

L’acharnement anticommuniste de la Police Française fait fi des questions de sexe, marquant la même persévérance à traquer les militantes et les militants, ce qui est une manière implicite de reconnaître le caractère combattant des femmes à l’instar de leurs camarades masculins. La police les considère non pas comme des “ auxiliaires ”, pour reprendre la terminologie employée par les forces allemandes du maintien de l’ordre, mais comme des adversaires potentiellement aussi dangereux que les hommes. Après tout, l’interpellation de Mounette Dutilleul, tout comme celle de Marguerite Bonnier lors de l’affaire de la rue de Buci en mai 1942, entraîne des blessures sur agents. D’autre part, il prend (malheureusement) en compte les responsabilités croissantes prises par les femmes dans la réorganisation du PCF depuis septembre 1939.

Fille de l’ancien trésorier national du PCF et député d’Asnières Emile Dutilleul, Mounette Dutilleul adhère en 1932 au PCF après un voyage en URSS. Employée comme dactylo au Komintern à Moscou pendant un an, puis à Berlin en 1932 à la revue allemande de l’Internationale, Inprekor, elle rencontre à son retour à Paris Arthur Dallidet, au moment où celui-ci devient l’adjoint de Maurice Tréand, le responsable de la section des cadres du PCF13. Mounette Dutilleul rejoint alors l’appareil central du Parti en devenant la secrétaire de Maurice Tréand. On notera au passage les limites de fiabilité des RG qui lui attribuent, tel que rédigé dans le rapport de l’Inspecteur Picard, un poste au secrétariat européen de l’Internationale Syndicale Rouge qu’elle semble n’avoir jamais occupé. C’est donc une militante professionnelle membre de l’appareil, éprouvée malgré son jeune âge – elle a moins de trente ans –, qui contribue de manière décisive à la mise en place des liaisons entre la direction clandestine du Parti et les organisations de base de celui-ci entre septembre 1939 et mai 1941. Son expérience n’est donc pas celle d’une responsable de mouvement de masse dans les organisations de jeunesse (JC, puis UJFF) mais bien celle d’une proche de la direction, fille et compagne de responsables nationaux du Parti.14 Ce qui permet de comprendre qu’elle ait été désignée par Benoît Frachon et Jacques Duclos (dont elle est l’agent de liaison) pour accompagner Jeannette Veermersch retrouver Maurice Thorez à l’armée afin de préparer son départ de France, et le fait qu’elle ait représenté la direction du PCF au début de l’année 1941 pour confier à Lise London l’organisation des liaisons entre des cadres étrangers illégaux et la direction communiste de leurs pays15.

Ce cas peut être considéré comme emblématique, malgré certains traits particuliers. Les parcours militants de Lise London, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Danièle Casanova sont ainsi proches de celui de Mounette Dutilleul, cadres formés, non dans le travail de masse, mais au cœur de l’appareil, faisant partie des cercles dirigeants nationaux ou internationaux dont étaient membres (ou très proches) leurs compagnons. Différence toutefois : ces trois dernières, tout comme Georgette Cadras ou Claudine Chomat, étaient avant-guerre membres de la direction nationale de l’UJFF. On peut se demander si leur nomination, lors de la création de cette organisation en 1936 (pour  séparer militantes et militants des ex-Jeunesses Communistes mixtes, afin d’attirer plus de jeunes filles au Parti, les parents de celles-ci étant plus à même, selon la direction du PCF16, d’accepter leur adhésion à une organisation non mixte) ne doit pas plus à leur place dans l’appareil, et à celle de leurs conjoints, qu’à un véritable travail d’implantation communiste dans la jeunesse. En somme l’UJFF servit peu de cadre de formation et de sélection directe des militantes pour des responsabilités dans le Parti, mais plus d’expérience préparatoire.

De manière générale, les cadres intermédiaires féminins, occupant avant-guerre des responsabilités au niveau d’une fédération, d’un secteur du Parti, d’une branche d’intervention ou d’une association impulsée par le Parti (Secours Rouge, comité mondial contre la guerre et le fascisme, groupements pacifistes, comités de ménagères, de chômeurs, etc.), étaient affectées directement à l’organisation des groupes de femmes ou à des fonctions de propagande, plus rarement à des responsabilités dans l’appareil technique. Le mouvement qui les voit devenir plus facilement responsables de bureaux de cellule ou de section à l’instar des postes de trésoriers, est accentué par l’interdiction du parti, la drôle de guerre et l’internement de plus d’un million huit cent mille hommes en Allemagne. Ici encore, ce glissement de facto (qui n’est pas une décision politique de la direction du Parti) intervient donc entre septembre 1939 et octobre 1940, et comme pour les dirigeantes de premier plan, la place dans la hiérarchie du Parti de leur entourage familial semble avoir compté, non dans leur promotion, mais dans la rapidité de leur désignation : n’ayant sous la main que des femmes, des lycéens, le Parti joue la confiance et privilégie dans son choix entre femmes, parmi celles qui ont fait leurs preuves, les plus proches de la direction. C’est le cas de Madeleine Marzin, une des responsables de la propagande du Parti dans plusieurs départements bretons, dont le frère, un des responsables départementaux des Côtes du Nord,  fut candidat pour le PCF à Lannion17. Elle monte à Paris en 1939 et devient la responsable de la section 15ème arrondissement du Comité mondial des Femmes contre la guerre. Fanny Ladsky était donc une des responsables parisiennes de l’UJFF, alors que Jeanne Lebraud-Smith dirigeait le travail féminin à St-Ouen, leurs compagnons occupant tous deux des responsabilités à l’échelon de la section ou de la fédération. En l’occurrence, c’est bien le poids symbolique et affectif qu’elles projetaient dans les fonctions que le Parti leur avait confiées qui leur permit de tenir bon face à la répression, à la traque des polices, à la violence des interrogatoires, à l’internement. Non préparées à affronter cette situation, elles durent à leur attachement au Parti, politique et sensible, une ligne de conduite dans des situations extrêmes qu’elles affrontèrent avec une grande fermeté. D’autant que la Police française n’a jamais relâché sa pression sur ces militantes, quand bien même celles-ci avaient déjà été dûment condamnées et emprisonnées. En effet, elle ne cessa de demander des compléments d’enquête comme dans le cas de l’affaire de la rue de Buci ; des prolongements permirent l’arrestation de Pierre Benoît, un des responsables du groupe armé protégeant la manifestation (groupe connu sous le nom des « 5 du lycée Buffon » dont ils étaient pour certains d’anciens élèves) ; enfin dans l’affaire Catelas, avec de nouveaux interrogatoires de Jeanne Dessart-Mounette Dutilleul, qui subit l’acharnement de la Police après même sa condamnation.

En effet, l’inspecteur Picard est d’autant plus désireux de ré-interroger Mounette Dutilleul, alors emprisonnée à la Centrale de Rennes, que le 2 février, Boemelburg, chef du service IV de la SIPO-SD (Gestapo) fait savoir qu’il sait également que Dessart est un faux nom et qu’il demande la poursuite de l’enquête. Picard interroge Mounette Dutilleul du 2 au 6 février. Celle-ci ne cède rien. Confrontée à sa mère le 13 février, cette dernière fait mine de ne pas la reconnaître : « Je certifie que la personne que vous me présentez n’est pas ma fille Andrée dont je suis sans nouvelles depuis plusieurs mois. Ma fille est plus corpulente que la personne que vous me présentez ». Le même jour, son ancien concierge, pressé par la police, la reconnaît formellement. Elle continue de nier. Le lendemain toutefois, elle concède sa véritable identité, peut-être dans le but de gagner du temps : aurait-elle appris l’arrestation d’Alice Lallier, sa visiteuse de prison, et par la même occasion, celle de Marie-Claude Vaillant-Couturier, interpellée au domicile de Mme Lallier ? C’est probable, d’autant qu’elle n’en dira pas plus. Mise à la disposition de la Gestapo (à la demande de Boemelburg) le 18 février 1942, elle en restera prisonnière (dans les quartiers allemands de la Santé) jusqu’en août 1942, date à laquelle Boemelburg la remet aux autorités françaises, écrivant le 25 août à Hénoque qu’« elle ne présente plus aucun intérêt pour l’enquête »18. En l’absence de tout autre complément d’information, on peut en déduire que la Gestapo n’en a rien tiré de plus que la Police française. Mounette Dutilleul fut déportée à Ravensbrück, où elle retrouva Lise London avant d’être envoyée dans le kommando de Zwodau, dont elle sera libérée en 1945.

En général, l’attitude de ces jeunes militantes devant leurs interrogateurs est remarquable. Elle l’est d’autant plus qu’elles n’avaient pas été préparées à une répression politique de ce type. Quelques conseils glanés durant la clandestinité, quelques consignes théoriques ne remplacent pas l’expérience. Fort peu d’entre elles avaient pris part à des situations de guerre civile (mise à part Lise London en Espagne), et dans les cas ici présentés, si certaines avaient un dossier aux RG avant-guerre, aucune n’avait été arrêtée19. Sur 46 cas de personnes condamnées, une seule a craqué, encore faut-il signaler son déplorable état de santé à son entrée à la Santé, fait attesté par le médecin de la prison. Son état s’aggravant, cette personne a demandé sa sortie de prison, d’abord pour raisons médicales, ce qui lui a été refusé, puis en se désolidarisant de ses camarades. Néanmoins, malgré son reniement officiel du PCF (sa lettre écrite depuis la Centrale de Rennes aux magistrats du tribunal d’État l’atteste), elle sera condamnée, n’obtiendra pas la relaxe, car jugée trop dangereuse par le commissaire général du Tribunal d’État, qui note en marge de son recours : « Faits très graves. Avis nettement défavorable pour un recours en grâce, qui doit être rejeté »20. Se désolidariser ne signifie pas dans ce cas parler, bien au contraire.

Ainsi Paule Jurquet, arrêtée avec deux documents en sa possession, répond à toutes les questions en répondant que « Ce n’est pas vrai », ou « Je ne sais pas ». Fanny Ladsky reconnaît, elle, avoir été adhérente à l’UJFF, mais nie avoir adhéré au PCF, et ne répond sinon que « Je ne sais pas » et « Je ne suis au courant de rien ». Lucie Vanhille, la compagne de Rouveyrollis, le militant qui logeait Catelas, déclare qu’elle ignorait l’identité réelle de Catelas, connu d’elle sous le nom d’Henri. Accusée de lui avoir procuré des tickets de rationnement, elle répond avoir agi uniquement par solidarité. Jeanne Lebraut-Smith, arrêtée dans la même affaire, reconnaît avoir organisé des souscriptions pour le Parti, mais nie être responsable locale. Elle bénéficie d’une relaxe, mais les RG demandent néanmoins son maintien en détention, et les autorités nazies s’enquièrent de sa date d’audience21. Odette Janvier refuse de signer les procès-verbaux de ses interrogatoires. Quant à Marie-Claude Vaillant-Couturier, arrêtée avec sa véritable carte d’identité, elle refuse de signaler son domicile et déclare : « Je refuse de répondre à toutes les questions qui peuvent m’être posées. Lorsque j’ai été interpellée par les inspecteurs de police, je me trouvais au domicile de Mme Lallier. Je n’ai aucune explication à vous fournir sur la nature de mes relations avec Mme Lallier. »22. D’autres documents relatifs à l’instruction de cette affaire sont consultables aux Archives de Paris23, et confirment ce refus total de collaborer, malgré l’importance des informations contenues. Roger Bourderon24 a pu avoir accès aux comptes-rendus des audiences du tribunal qui attestent de la bonne tenue de tous les inculpés, qui persisteront dans leurs courageuses attitudes de dénégation.

La même attitude se retrouve dans les interrogatoires des militantes arrêtées en juin 1942 pour participation à l’affaire de la rue de Buci : volonté de ne lâcher aucun élément sur des militants dont on sait qu’ils ne sont pas suspectés, mention a contrario, pour rendre le récit crédible aux yeux de la police, de militants dont on sait qu’ils sont arrêtés ; souci de donner le moins de détails possible et de ne lâcher que des éléments très secondaires ; dénégations ; refus de parler ; en cas de preuves, ne reconnaître que des tâches à caractère propagandiste, limiter toujours ses responsabilités et celles de ses camarades. Les plus expérimentées piègent leurs déclarations, mêlant sciemment petites vérités et gros mensonges, jouent les ingénues, emportées malgré elles dans des aventures subversives dont elles n’auraient pas compris le caractère. Ainsi Lise London déclare à son arrestation que, culpabilisée par une amie qui lui reprochait son égoïsme, elle aurait accepté, quelques semaines avant la manifestation de la rue Daguerre, de reprendre contact avec le PCF, et qu’on lui aurait alors demandé de prendre la parole dans une manifestation. Elle réduit ainsi sa participation à cette manifestation, qu’elle a préparée et encadrée, à la simple lecture de quelques lignes lui ayant été remises dans les minutes précédant son intervention25.

Rappelons que cette génération de militantes entrées au PCF entre le 6 février 1934, le début de la guerre d’Espagne et le Front Populaire avait adhéré sur la foi de la nette inflexion antifasciste de la ligne politique du Parti. Ces militantes se sont senties confortées et  intégrées dans la communauté nationale au moment de Munich, en 1938, le PCF étant alors anti-munichois. Elles furent de ce fait désorientées par la signature du Pacte germano-soviétique qu’elles acceptèrent avec discipline de défendre, mais qu’elles ne comprirent ni n’approuvèrent.

Mais contrairement à la génération des pionniers, des militantes comme Madeleine Marzin, Mounette Dutilleul, ou Lise London avaient intégré un parti qui comptait déjà nombre de leurs proches. Adhérer au PCF signifiait donc s’inscrire dans une filiation, dans la voie familiale : il était, d’un point de vue affectif, d’autant plus difficile de le quitter, et même de le critiquer. Beaucoup déclarèrent après guerre avoir pensé que l’URSS avait ses raisons, et qu’il fallait se préparer, tout en appliquant la ligne de la guerre impérialiste, à reprendre le combat antifasciste dès que le moment serait venu.

En attendant, les conséquences de l’Occupation se firent immédiatement sentir pour les populations, entraînant une dégradation immédiate des conditions de vie au quotidien pour les familles, dans les domaines cruciaux du ravitaillement, de la santé, du travail : pénuries d’essence, de charbon, de tous les produits de première nécessité, dorénavant réglementés par l’obtention de cartes à bons, extrêmement restrictives. La vie des femmes dont le conjoint est mort au combat ou prisonnier devint d’autant plus dure qu’il fallait allier le travail au temps de dénicher les denrées manquantes. Queues interminables dès le petit jour, incohérences des cartes (les cartes des jeunes de 13 à 21 ans ne leur donnent pas droit à du lait !), rations misérables, ersatz de produits, jours sans viandes, sans poissons, épluchage des annonces dans les journaux pour traquer les annonces de déstockages de denrées, sont le quotidien des femmes dès juin 1940. Ces conditions sont très vite mal vécues par les femmes, et leur exaspération ira croissant. Dès 1940, les ouvrières de Michelin manifestent contre la vie chère. Des manifestations éclatent dans le nord de la France ou en région parisienne où des centaines de femmes se dirigent vers les préfectures pour réclamer du pain et le retour des prisonniers. Les militantes communistes surfent sur ce mécontentement, qu’elles organisent en fait très vite en créant et impulsant des comités de ménagères. Les scellés de l’affaire Jean Catelas  montrent que les consignes étaient de réimplanter le Parti via la propagande sur le ravitaillement en milieu féminin et de le lier à la question du travail26. L’agitation permanente (tracts, réunions clandestines, discussions dans les queues) devait permettre de regrouper les plus déterminées afin d’opérer des actions spectaculaires, manifestations, occupation de préfectures. Le succès indéniable rencontré par ces actions renforce le Parti, le réimplante, en particulier dans ces anciens bastions, lui permet de reprendre pied dans les usines. Ivan Avakoumovitch, dans un article paru en 1991, insiste surtout sur le caractère social et économique des revendications, qui semble en effet le but originel recherché par les responsables du PCF27. Fait non voulu par la direction, ce type d’action finit par rejoindre les aspirations patriotiques de lutte contre l’occupant, et à paraître comme tel pour les militantes communistes, mais aussi probablement auprès du reste de la population28. En effet, ces manifestions qui émaillent régulièrement l’histoire sociale des zones interdites, occupées et non occupées, de 1940 à 1942, regroupent très souvent des centaines de femmes, c’est-à-dire un nombre incomparablement supérieur de participantes que de militantes communistes. Mais, de plus, on peut penser que cette audience va bien au-delà de l’influence traditionnelle des communistes et répond à une aspiration de la population à exprimer son ressentiment contre l’occupant. En ce sens, les militantes communistes occupent un espace politique laissé vide, où elles apparaissent seules. Rappelons en effet que l’UJFF déclarait en 1939 moins de 20 000 adhérentes sur le plan national. Le phénomène est bien au dessus de cela si l’on suit les dizaines de manifestations de femmes recensées pendant deux ans29. A partir de 1942, les caractères économiques et patriotiques de ces actions perdurent, mais les manifestations ont une nature combattante, d’action directe et sont à rattacher à des actions de la résistance militaire. C’est le cas de la manifestation de la rue de Buci, organisée par Madeleine Marzin, le 31 mai 1942.

Cette affaire est non seulement caractéristique du rôle des femmes dans la résistance communiste, mais constitue une étape dans la jonction du caractère propagandiste et économique des actions du PCF avec des faits de lutte armée, maintenant non dissociés. Ces évènements constituent en effet sinon une rupture (l’organisation par une militante sur le terrain d’une manifestation prévue comme devant se tenir quoiqu’il puisse arriver, par la force armée s’il le faut) en tout cas un tournant (les conceptions propagandistes relayant le caractère patriotique de lutte contre l’occupant). Il y eut avant juin 1942 de nombreuses manifestations de femmes à propos du ravitaillement à l’initiative des jeunes militantes communistes : durant l’hiver 1940, elles furent plusieurs centaines à Rueil, Montreuil, Ivry, ou Bagnolet. Elles furent près de 300 en avril 1941 à Sotteville-lès-Rouen, plus de 200 à la Mulatière à Lyon en novembre de la même année. Les manifestations de femmes jouèrent également un grand rôle dans la grève des mineurs du Nord et du Pas de Calais  en mai et juin 1941. Mais il semble que les plus grandes manifestations de femmes se produisent après celles de la rue de Buci le 31 mai 1942 et de la rue Daguerre le 1er août 1942 : elles sont plus de 600 à l’automne 1942 à manifester à Pontivy pour l’obtention de beurre, 150 à Bessèges dans le Gard en 1943, plus de 1000 à Lodève, à Nice le 9 avril 1943, et à Marseille. Il paraît probable que l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie, à partir de juin 1941, tout en levant les dernières ambiguïtés du PC par rapport à la guerre, contribue à intensifier l’activité des militantes communistes. Les archives policières et judiciaires de ce dossier, jugé par le Tribunal d’État, permettent de retracer ce que fut cette action à la fois exemplaire malgré ses limites, mythique et en fait mal connue.

Longtemps en effet, la manifestation de la rue de Buci fut présentée comme ayant pour objectif direct la tenue d’une action d’éclat contre l’occupant allemand. Une personne aussi bien informée qu’Yvonne Dumont, membre de la direction des comités féminins de la zone nord, et après-guerre vice-présidente de l’Union des Femmes Françaises (UFF), déclarait en 1975, lors du colloque de la Sorbonne consacré à l’étude des femmes dans la résistance, que la manifestation « […] du 2 juin, rue de Buci, où les femmes pillent un grand magasin d’alimentation de la société Eco, réservé aux Allemands et au marché noir. »30, avait donné l’élan à ce mouvement. Si par ailleurs la manifestation n’eut pas lieu le 2 juin mais le 31 mai 1942, elle n’avait pas comme objectif le pillage d’un magasin réservé aux Allemands. En fait, au travers des différents interrogatoires, il semble que la distribution le 31 mai de boites de sardines contre tickets de rationnement ait été annoncée dans la presse. Le magasin Eco, loin de s’adresser aux Allemands, était destiné à une clientèle française. Le PCF a relevé cette occasion et a décidé de s’en servir pour organiser une manifestation contre la pénurie. La mythologie du parti a donc enjolivé cette action dont les conséquences furent  deux policiers français tués et un autre grièvement blessé.

Dans un article de 199531, l’historienne Paula Schwartz rappelait que les conditions d’accès à ces dossiers aux Archives Nationales étaient alors restrictives au point que les dérogations qu’elle avait pu obtenir ne portaient pas sur l’ensemble du dossier, mais uniquement sur un accès nominal, au nom de l’inculpé. Il fallait donc connaître les noms des personnes incluses dans la procédure, tâche d’autant plus ardue que la presse de l’époque ne mentionnait guère que celui de Madeleine Marzin, voire des trois hommes qui furent guillotinés (ceux qui sont censés avoir tiré), ce qui paraît normal était donné qu’il s’agissait d’une procédure d’exception. Sont ainsi exclus les procès-verbaux des autres condamnés, des autres inculpés, des relaxés, des témoins à charge ou à décharge. Il était difficile, de fait, pour Paula Schwartz qui n’avait pas pu disposer des PV de confrontations entre Madeleine Marzin et ses co-inculpés, de se faire une idée précise des objectifs de la manifestation, de son déroulement réel, des rôles des protagonistes et des motivations des différentes forces de police. Ayant pu avoir accès en 2003 à l’ensemble du dossier, il est maintenant possible d‘en avoir une idée plus précise et d’évaluer son retentissement réel.

Les rapports de synthèse des RG communiqués au Tribunal d’État présentent un certain nombre de circulaires internes de la direction du Parti entre avril et fin mai 1942 et les informations qu’elles détiennent sont recoupées avec les interrogatoires de Madeleine Marzin.

Il en ressort que la direction du PCF aurait décidé de faire du 1er mai une journée nationale d’agitation contre l’occupant et contre Vichy, en lançant dans la bataille ses groupes féminins, et que l’échec relatif de ces opérations l’amena durant tout le mois à chercher à regonfler le moral de ces militants en réussissant coûte que coûte une opération de grande envergure en plein Paris. Dans la note de synthèse des RG sur les menées communistes en date du 31/05/42, on peut lire un certain nombre d’extraits de circulaires qui sont sans ambiguïté 32 :

 « […] les ménagères sont appelées à empêcher les boches et les collabos de piller la France et d’affamer nos enfants. […] Le 4 avril, appel de la direction du PC aux femmes dans le but “ d’organiser des manifestations contre le rationnement, d’envahir en masse les restaurants et épiceries de luxe et de partager les vivres […]. Le 14 avril : directives aux militants les invitant à s’opposer à la Police : “ réagir avec vigueur lors de l’arrestation ; provoquer un attroupement ; appeler à l’aide en criant qui on est et le motif […] ».Suivent deux appels (les 15 et 18 avril) à réussir le 1er mai en organisant notamment des manifestations de rue par les femmes et des pillages de magasins, avec partage des denrées.

Le 13 mai, la direction du Parti reconnaît son échec, et veut « secouer l’apathie des militants » en  « reconstituant des groupes spéciaux de protection des militants chargés de la propagande sur les marchés et dans les lieux publics ». En vérité, cette prétendue mesure de sécurité aurait pour but « […] de contraindre les militants à exécuter coûte que coûte le travail dont ils sont chargés. La présence de policiers ou soldats ne sera pas admise comme un cas d’empêchement, attendu que dans tous les cas les membres des groupes de protection devront les protéger, par la force si nécessaire. Ces éléments seront armés et ne devront pas hésiter à faire usage de leurs armes ».

La direction du Parti cherche à compenser les lourdes pertes qu’il subit dans le cadre de l’accentuation de la répression en mettant en avant les groupes de femmes et le travail féminin, dans des opération très dures, où il est clair que les pertes seront inévitables. La direction du PCF est consciente que pour redresser une situation difficile et lutter contre le découragement et la désaffection, il doit réussir des actions audacieuses, en secteur urbain, sur des sujets touchant l’ensemble des Français, et pas seulement des attentats ou des actions de lutte armées ressortant de la guérilla. Dans l’optique du recrutement, il s’agit de rendre le parti attractif et visible, au travers d’actions spectaculaires auxquelles les citoyens pourront s’identifier Les groupes féminins sont donc choisis dans cette perspective, quelles que puissent être leurs pertes : il n’est plus question de reculer. On sait toutefois par l’interrogatoire de Madeleine Marzin que le Parti, dans ce cadre, lui avait d’abord demandé d’organiser une manifestation similaire à celle de la rue de Buci, le 13 mai rue Lecourbe. Faute de participants suffisants, Madeleine Marzin avait dû au dernier moment l’annuler. Suit un véritable effort de reconquête des femmes et d’interventions quotidiennes dans les queues. Le 28 mai, le PCF appelle ses militants à intensifier l’action à l’occasion de l’anniversaire de la Commune et de la semaine sanglante. C’est en référence à la Commune et à l’occasion de la distribution de sardines chez Eco que la direction décide de l’intervention. Il semble que Madeleine Marzin soit prévenue le 30 et qu’elle ait à peine la soirée pour la préparer.

En 1995, en fonction des éléments très parcellaires dont on lui avait concédé la consultation, Paula Schwarz indiquait très justement 33« Ce qui est extraordinaire, c’est que la justice a estimé que Madeleine Marzin partageait la responsabilité de ces morts en tant que meneuse de l’opération. Elle a donc été condamnée à mort avec trois hommes. […] Dans un premier temps, sa condamnation montre l’importance première du “ crime ”, où le sexe de l’inculpée importe peu. Mais en fin d’analyse, la commutation de sa peine suggère que le sexe de l’accusée a déterminé son sort ». (Pétain commue sa peine en travaux forcés à perpétuité.) Or, l’analyse de l’ensemble du dossier nuance ce jugement : alors que la Police française, au contraire de la Gestapo jusqu’en 1942,  brille par son acharnement à traquer les résistantes, et plus particulier les jeunes militantes communistes, le dossier prouve que si Madeleine Marzin est effectivement condamnée à mort, elle n’intéresse toutefois la police et la justice que pour trouver les responsables de la fusillade. Le fait que des policiers  soient les victimes de cette manifestation semble avoir obscurci le regard des Brigades Spéciales qui négligent le caractère politique de l’affaire, ne s’acharnant que sur les conséquences de l’action et non sur ses motivations ou son importance en terme de propagande. Le déroulement de l’action et son caractère exemplaire sont à examiner en relation directe avec son instigatrice, Madeleine Marzin.

Présentée comme une héroïne dans un certain nombre de brochures du Parti ou de l’UFF avant-guerre, et appartenant de ce fait au Panthéon des héros communistes de la Résistance, Madeleine Marzin n’eut jamais droit néanmoins après aux honneurs connus par d’autres de ses camarades34. S’il est vrai que le PCF, dans la logique de la représentation du “ Parti des 75 000 fusillés ”, n’a essentiellement publié que des éléments biographiques concernant ses militantes martyrisées (France Bloch-Serazin, Olga Bancic, Maï Politzer et surtout Danièle Casanova), certaines rescapées, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Lise London ou Yvonne Dumont furent présentées par le Parti, au travers de conférences, ou promues dans les instances communistes ou sympathisantes, comme Mounette Dutilleul, ou Yvonne Dumont. Madeleine Marzin, malgré son rôle pourtant mis en exergue et son évasion rocambolesque, n’aura toutefois pas la notoriété des précédentes. Militante dévouée, ayant toute la confiance de la direction durant la guerre, elle a entrepris sur ordre des actions périlleuses qui paraissent peut-être plus contestables dans le climat de l’après guerre. Les différentes pièces du dossier Marzin, et les recoupements que l’on peut faire permettent de le penser et soulignent la fragilité du Parti sacrifiant un jeune cadre féminin dans la bataille.

A l’instar de ses autres camarades, Madeleine Marzin, lors des multiples interrogatoires, confrontations et auditions qu’elle subira jusqu’à son évasion, ne donnera aucun élément que la Police n'ait déjà, ou permettant à la Police de remonter à la direction du parti. Elle défend ses camarades, déclarant ne pas les connaître, ne pas savoir qu’ils étaient armés, qui a tiré et surtout affirme endosser la totalité de la responsabilité de l’opération. Lors de son premier interrogatoire, elle déclare revendiquer « l’organisation de la manifestation sur les consignes de Ludovic35 qui lui a laissé prendre toutes les dispositions. ” Et plus loin “ C’est bien moi qui dirigeai la manifestation. J’ignorais la présence d’un service de protection. Je ne sais pas si c’est Delmas qui m’a protégée lorsque la Police a tenté de m’interpeller ».

D’un dévouement absolu, Madeleine Marzin fait preuve d’un grand courage physique, d’autant plus méritoire qu’elle est de constitution et de santé fragiles (elle sortait de six mois de sanatorium). Madeleine Marzin donne elle même le signal d’entrer dans le magasin où elle pénètre la première, distribuant les vivres, se battant avec le personnel. Lors de son arrestation, le lendemain, par un membre des Brigades Spéciales, elle se bat, tentant d’avaler une mise en congé de 15 jours à son nom (sa carte d’identité était fausse).

D’autre part, elle donne des éléments sinon vrais, du moins plausibles, mais mineurs à ses interrogateurs, tentant ainsi de les induire en erreur. Identifiée par les RG comme « ancienne militante communiste. Père et frère communistes », elle est considérée comme chargée de la propagande du PCF dans les départements nord de la Bretagne avant-guerre. Notée comme responsable pour le 15ème arrondissement du Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme, Madeleine Marzin apprend à la police qu’elle a repris contact avec le Parti à son retour d’exode en 1940, par une femme qu’elle appelle sans plus de précision “ Thérèse ” et qui aurait été avec elle dans la cellule 2409 du 19ème arrondissement. Celle-ci lui aurait demandé de reprendre clandestinement le travail “ femmes ” du Parti dans le 15ème, en liaison avec un dénommé “ Albert ” chargé de lui fournir le matériel de propagande. Elle avoue avoir reconstitué des cellules communistes dans le 15ème (cantonniers de la Ville de Paris, cheminots, égoutiers), mis sur pied des groupes de choc et une commission sabotage. Elle donne ensuite des adresses de planques dont toutes sont fausses sauf une qui est vide, et des fausses listes de communistes dont les RG considèrent qu’ils n’ont pas repris d’activité depuis 1939.

La Brigade Spéciale ne semble pas s’intéresser prioritairement aux éléments qu’elle donne. A preuve, aucun document ne mentionne des enquêtes complémentaires suite à ces affirmations. Elle considère que Madeleine Marzin est bien l’instigatrice, mais se contente de déclarations du type « qu’elle n’a pas donné aux femmes d’indications très précises, si ce n’est “ qu’il s’agissait de distribuer des denrées alimentaires dans un magasin à succursales multiples »36. Louise Sézille de Mazancourt37 et Marguerite Bronner confirment ces propos le 2 juin, la police ne relevant pas le fait que l’utilisation des mêmes termes indiquerait que les réponses avaient été préparées et concertées avant l’opération. La Brigade spéciale n’insiste pas plus pour demander à Madeleine Marzin qui est le fameux “ Ludovic ” qu’elle désigne comme son responsable, et ne relève pas non plus que si elle n’aurait été prévenue que le 29 mai de l’action devant se tenir deux jours plus tard, elle était prête à la réaliser, comme l’indique son aveu d’avoir annulé celle du 13 mai rue Lecourbe. La police néglige de l’interroger sur la structure organisationnelle, et même si elle admet que Madeleine Marzin est bien l’organisatrice, elle ne semble pas chercher par son biais de remonter à la direction du Parti. La perquisition effectuée à son domicile permet de retrouver plus de 7 000 tracts du PCF, des dizaines de carnets de souscriptions du Parti, une centaine de brochures L’URSS vaincra, un rouleau encreur, une ronéo et 11 planches à ronéotyper. Son frère, ignorant son arrestation, se présente au domicile où il se cachait pendant la perquisition, durant laquelle il est arrêté. Les interrogatoires des voisins disent qu’elle recevait souvent : son appartement servait donc de petite imprimerie, de planque, de lieu de réunion et de stockage de matériel, mais cela n’intéresse pas la police qui centre toute son enquête sur la découverte des tireurs. Son désir de venger trois des siens l’amène à assimiler cette affaire à une action relevant du droit commun. La police trouve un pli glissé sous sa porte mentionnant le nom de Lefébure et un revolver : ils n’auront de cesse de lui faire avouer la responsabilité de Lefébure dans la fusillade, elle ne concédant qu’elle aurait dû amener le revolver à Lefébure (alors en fuite, et qu’elle croit en sécurité), ce qu’elle n’a pas eu le temps de faire. Autre militant fiché par les RG, Kalinski, dont la Brigade Spéciale I se demande un court instant s’il n’est pas “ Ludovic ”, car on retrouve son passeport, avec la mention “ aryen ” chez Madeleine Marzin, qui nie le connaître. La police les confronte, l’interroge longuement sur l’organisation, des groupes de protection dont elle affirme à plusieurs reprises ne pas s’être occupée : « Il [Ludovic] a précisé que des groupes de protection formés de camarades du Parti devaient intervenir dans le cas où la police procéderait à des interpellations […] mais à aucun moment, il ne m’a dit qu’ils seraient armés »38. Tous les inculpés de cette affaire confirment que Madeleine Marzin les a prévenus la veille d’une protection, sans mentionner si  elle serait armée, mais indiquant que les risques seraient minimes. Marguerite Bonnier indiquant même dans son interrogatoire que « la protection serait assurée par les hommes. Madeleine a ajouté que s’il y avait des incidents, la Police ne pourrait intervenir, car elle serait vraisemblablement de notre côté, ou on les amuseraient et s’il y avait une bagarre, ils nous protégeraient »39. Les interrogatoires des militantes arrêtées ne permettent donc pas d’inculper les membres des groupes de protection, Delmas, Meunier et Lefébure : seules le permettent les dénonciations de témoins oculaires, policiers en tenue, salariés du magasin Eco et deux permanents du PPF. Le magasin était effectivement à proximité d’un commissariat et d’une permanence du parti doriotiste, ce qui accentuait les dangers d’intervention résistante, dans un quartier (Odéon) où l’ancrage du PC était faible.

Le déroulement de l’action en lui-même fut simple. Le 29 mai, Madeleine Marzin qui attend l’ordre de la direction du Parti pour monter une opération spectaculaire contre Vichy et l’occupant, rencontre “ Ludovic ” pendant une demi-heure au métro Marboeuf. Celui-ci lui donne le jour, le lieu, le caractère global de l’opération attendue. Elle doit s’occuper de l’aspect politique et propagandiste, en s’appuyant sur les groupes du Front National et des comités de ménagères du 15ème arrondissement. Elle est bien sûre informée de la présence de groupes de protection dont elle se doute (si elle ne le sait pas) qu’ils seront armés. Deux groupes sont formés : le premier, en protection rapprochée, avec des militants éprouvés Lefébure, Meunier, Lestrade et Delmas, membres de l’OS. Le second est en couverture chargé de protéger la manifestation, formé de Benoît, Legros, Arthus et Grelot. Comprenant des membres âgés de 18 à 20 ans, ce groupe est relativement inexpérimenté en ce qui concerne l’action militaire. Recrutés au Lycée Buffon où ils avaient organisé des manifestations de protestation40, ils ont été intégrés à l’OS depuis moins de trois mois : c’est la deuxième opération pour Arthus, et l’un d’entre eux vient de connaître un échec lors de sa dernière mission en flanchant lors d’une crise de panique, élément non connu par la direction militaire, Arthus – dont c’était le baptême du feu – l’ayant couvert41.

Madeleine Marzin a les plus grandes difficultés à regrouper : la veille, elle rencontre à Plaisance à 21h deux de ses agents de liaison, Suzanne et Thérèse afin qu’elles transmettent les informations aux femmes de leurs groupes. De plus, elle demande à Emile Sézille de Mazancourt, ajusteur chez Renault, au Parti depuis 1937, et membre d’un triangle de direction dans le 15ème, de faire prévenir les femmes communistes non membres des comités de ménagères. Même demande à Marguerite Bonnier, un de ses agents de liaison avec les organisations de base du Parti. Les militants font appel à leur entourage proche (cela montre un certain flottement, qui se traduit par la difficulté à rassembler au delà des franges de militants et de sympathisants actifs du Parti). Les rendez-vous sont prévus pour le lendemain matin, entre Duroc et Odéon, à partir de 8h45. Les manifestants doivent se regrouper par groupes de trois. Cinq groupes sont postés à Odéon. Par souci de sécurité, Madeleine Marzin va de groupe en groupe, et ne leur donne oralement qu’à ce moment-là les ultimes consignes. Le rendez-vous est prévu à 10h. Une soixantaine de personnes sur la centaine attendue s’infiltrent discrètement dans la queue qui se forme devant le magasin Eco. Celui-ci ouvre à 10h sous le regard de l’agent de faction, à l’instar des autres magasins de la rue. Les clients munis de tickets rentrent 10 par 10. A 10h15, la militante qui devait donner le signal de l’opération en chantant la Marseillaise n’est toujours pas là. Madeleine Marzin prend donc la décision, voyant que des personnes commencent à partir et qu’elle a du mal à les regrouper, de lancer elle-même l’action (ce qui n’était pas prévu : elle devait impérativement rester en dehors, et ne faire que coordonner), en comptant sur un effet d’entraînement. Elle entre, accompagnée de Marguerite Bonnier et commence à jeter des boîtes de conserves dans la foule. Des slogans anti-pétainistes et anti-allemands éclatent, pendant que des tracts sont envoyés à la volée. Très vite, des salariés d’Eco tentent de ceinturer les deux femmes, bientôt aidées par une quinzaine de leurs camarades. L’alerte est donnée au commissariat voisin, et la police arrive immédiatement. Une bagarre éclate, Delmas arrivant à dégager Madeleine Marzin qui s’enfuit immédiatement. Il semble à ce moment là que le groupe de protection de Benoît, Arthus, Legros et Grelot ait été totalement débordé, obligeant Lefébure et ses camarades à ouvrir le feu sur la Police pour tenter de dégager les militants arrêtés. Une partie de la foule, hostile, prend partie pour la Police, qui compte rapidement deux morts et un blessé. Lefébure, et Delmas sont rapidement maîtrisés. Marguerite Bonnier perd son sac dans l’altercation, ce qui permet son arrestation le lendemain.

L’enquête commence moins de deux heures après, le commissaire David, de la Brigade Spéciale I, arrivant sur les lieux avec la balistique. Une reconstitution (photographiée) est immédiatement organisée, des témoins à charge se présentant spontanément. Toutes les forces de police sont mises sur l’affaire. Les premiers arrêtés sont violemment interrogés. La situation de quasi flagrant délit permet l’arrestation des principaux protagonistes (dont Madeleine Marzin, rentrée chez elle) dans les 24 heures suivantes. Seul Pierre Benoît restera introuvable pendant un an42, malgré les violences subies par Arthus et Grelot. L’enquête et l’instruction sont rondement menées : interrogatoires des 19 inculpés (entre les 5 et 9 juin), multiples confrontations, analyse balistique, dépositions de témoins (sur 17, 9 sont de la Police et deux sont membres du PPF), perquisitions au domicile, scellés, enquêtes de voisinage, rapports des RG. Le dossier est remis à la section de Paris du Tribunal d’Etat. Celui ci dresse le réquisitoire définitif le 17 juin 1942. L’acte d’accusation est rédigé le 20 juin. Il semble, en l’absence dans les dossiers des PV d’audiences, que celles-ci se soient tenues entre le 20 et le 24. Le jugement est rendu le 25 : quatre condamnations à mort, Lefébure, Meunier, Delmas, et Marzin. Les 15 autres sont tous condamnés à de lourdes peines de prison : Louise Sézille de Mazancourt est condamnée aux travaux forcés à perpétuité, Marguerite Bonnier à 20 ans de travaux forcés, Yvonne Chauviré, Nicolette Bléron, Raymonde Vandenbrauden à 5 ans de travaux forcés. Le 17 juillet, Pétain refusera la grâce aux condamnés à mort. Seule Madeleine Marzin verra sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Ses camarades la feront évader Gare Montparnasse lors de son transfert à la Centrale de Rennes, où elle devait purger sa peine. Traquées, jugées comme si elles étaient des droit commun, l’ampleur des peines prouve a contrario de toute l’enquête qu’elles sont condamnées par ce jury d’exception comme communistes et résistantes bien que Pétain ne semble pas avoir pu se résoudre, pour des raisons propagandistes, à faire exécuter une femme.

Cette action peut être analysée comme un échec si on ne tient compte que des pertes et des sacrifices. Il faut toutefois pondérer ce jugement par le fait que ces actions de femmes, réalisées avec peu de moyens, mobilisèrent des forces de répression sans commune mesure avec la réalité militaire et matérielle de leurs initiatives. Sur le plan symbolique, ces actions furent des victoires incontestables, avançant la représentation idéologique d’un peuple dressé contre l’envahisseur via ses femmes, résistant grâce à l’action d’un PCF réintégré dans la communauté nationale.

Le PCF doit une partie de son prestige combattant à l’action de ces jeunes militantes, qui ont contribué à le rendre crédible aux yeux de la population, d’une manière plus acceptable que par la pratique de l’attentat, telle qu’elle était développée par les Bataillons de Jeunesse. Le Parti en fit après guerre une image d’Épinal édulcorée, atténuant l’apport décisif de ses militantes. Une reconnaissance partielle et vague permettait d’oublier le sacrifice de ces militantes qui ont payé fort cher le dévouement envers leur parti.

Mise à part Madeleine Marzin, pratiquement toutes les militantes citées ont été déportées à Ravensbrück. Lise London, Marie-Claude Vaillant-Couturier et Mounette Dutilleul connaîtront à leur retour une forme de reconnaissance partielle en revenant ou en accédant à des responsabilités nationales. Mais la plupart des rescapées, à l’instar d’Odette Janvier, resteront à l’écart, comme une forme de mauvaise conscience du parti auquel elles resteront toutefois fidèles. Leur discrétion rend la restitution de leur histoire difficile. La seule dont on perd la trace est Fanny Ladsky : elle ne connaît pas tout à fait le sort de ses camarades citées ci-dessus, car elle est d’origine juive. Condamnée à un an de prison, Fanny Ladsky passe plusieurs mois à la Roquette, puis à Fresnes, avant de finir sa peine à la centrale de Rennes. Sa peine finie, elle est libérée en 1942, et reprend ses activités de résistance au sein des FTP. Elle est de nouveau arrêtée par la police française le 16 décembre 1942, battue, puis livrée aux allemands, qui l’envoient à Drancy. Malgré deux tentatives d’évasion, elle est déportée en 1943 à destination de Maïdanek, où elle disparaît43. Elle est représentative de toutes celles dont il n’est pas fait mention ici, des militantes communistes d’origine juives, déportées raciales en dépit de leur engagement dans la Résistance. Seule la réévaluation de leur parcours permettrait néanmoins de dresser un tableau définitif de l’apport des jeunes militantes communistes à la Résistance.

Notes de bas de page numériques :

1 On peut penser ainsi aux ouvrages de Lise London, La mégère de la rue Daguerre, Paris, Seuil-Mémoires, 1995, ou aux interventions de Marie-Claude Vaillant-Couturier au colloque de la Sorbonne de 1975, Les femmes et la Résistance, publié en 1978 aux éditions du Rocher.
2 Jean-Marc Berlière, Le sang des communistes. Les bataillons de jeunesse, juin 1940 décembre 1941, Paris, Fayard, 2004.
3 Archives conservées aux Archives Nationales dans la série 4 W.
4 Archives du Tribunal d’État, Affaire Catelas, AN 4 W 3.
5 Ibid.
6 Ibid. Émile était l’un des pseudonymes d’Arthur Dallidet, le responsable de la commission des cadres. Cette note, adressée à « Léo », semble avoir reçu l’aval de Jacques Duclos, dont c’est le pseudonyme.
7 Citée par Roger Bourderon, in La négociation. Eté 1940 : crise au PCF, Paris, Syllepse, 2001.
8 Ibid., p. 39.
9 Ibid., p. 39.
10 Compte rendu d’arrestation, commissariat d’Asnières. AN, 4 W3, affaire Catelas.
11 Les procès verbaux de ses interrogatoires sont formels : elle ne donnera aucun élément aussi minime soit-il sur ces fiches. Ni la police, ni la Gestapo ne parvinrent à lui faire admettre qu’elle avait connaissance de leur contenu. AN, 4 W3, affaire Catelas.
12 Il est présenté après guerre par Mounette Dutilleul comme un des adjoints du commissaire David. In Ania Fancos, Il était des femmes dans la Résistance, Paris, Stock, 1978.
13 Témoignage de Mounette Dutilleul, dans les Cahiers d’Histoire de l’Institut Maurice Thorez n°27, mai-juillet 1972. Voir aussi certains de ses propos rapportés par Ania Francos, cf. supra.
14 Notons au passage que Mounette Dutilleul, à son retour de déportation, sera cooptée au Comité Central du Parti, dont elle sera membre de 1945 à 1948.Elle redeviendra par la suite une simple militante suite à des divergences avec la ligne du parti au moment de l’affaire Yougoslave.
15 Lise London, op.cit.
16 Danièle Casanova à la tribune du premier congrès de l’UJFF, le 26 décembre 1936, aurait déclaré devant 600 déléguées représentant 9643 adhérentes “ Au début, quelques unes d’entre nous se sont demandées si ce n’était pas tourner le dos à nos principes que de vouloir organiser séparément les jeunes filles. (…) Pour la première fois, nous pouvons dire que les jeunes filles participent nombreuses à la vie politique de la Fédération des jeunesses Communistes de France. ”, in Alain Rustenholz, Paris Ouvrier. Des sublimes aux camarades, Paris, Parigramme, 2003. Ce congrès suivait le 8ème congrès du PCF, où Thorez, dans son rapport, soulignait la faible féminisation du Parti (22 déléguées sur 840, et une seule membre du CC, Martha Desrumeaux) et appelait à organiser spécifiquement les femmes. In Maurice Thorez, L’Union de la Nation Française, Rapport au 8ème congrès national du PCF, Villeurbanne, 22-25 janvier 1936, Paris, Publications révolutionnaires, 1936.
17 Notons au passage que les RG attribuent à Madeleine Marzin les responsabilités …de son frère. Plus que ces interrogatoires, cette confusion semble être à l’origine de la suspicion des RG quand à la proximité de Madeleine Marzin vis-à-vis de la direction du PCF. Tribunal d’État, dossier Madeleine Marzin, fiche des renseignements généraux, AN 4W 6.
18 Additif au dossier Catelas, AN 4 W 3.
19 Mise à part Mme Eugénie Dietrich, militante du PCF dès les années 20, arrêtée pour « outrages à agents » en 1915.
20 AN, 4 W 6, affaire de la rue de Buci.
21 Comme Josée Alonso, que la Gestapo alla chercher à la porte de sortie du tribunal qui venait pourtant de l’acquitter, afin de la faire déporter. Elle fit partie du convoi du convoi à destination d’Auschwitz où elle mourut. Cf. Charlotte Delbo, Le convoi du 27 janvier 1943, Paris, Éd. de Minuit, 1958.
22 Toutes ces informations et citations proviennent des procès verbaux d’interrogatoires. AN 4 W 3.
23 Archives de Paris, 1466 W 1 et 2, Cour d’Appel de Paris, scellés de l’Affaire Catelas, 1940-1941. La consultation de ces documents est soumise à dérogation.
24 Roger Bourderon, op. cit.
25 Interrogatoire de Lise London, AN 4 W 21.
26 Ainsi que le démontrent plusieurs documents classés dans les papiers de l’affaire Catelas aux Archives de Paris (1466 W 1 et 2), dont un compte rendu de réunion de direction des groupes de femmes du PCF du 10ème arrondissement de Paris, en date du 13 mars 1941.
27 Ivan Avakoumovitch, « les manifestations de femmes 1940-1944 », in les Cahiers de recherches marxistes, 1991, tome 45, p. 5-53. L’auteur présente une chronologie exhaustive des manifestations de femmes recensées durant cette période.
28 Ce phénomène est notamment analysé pour les sections de zone sud et les fractions syndicales du PC par H.R.Kedward, dans son livre Naissance de la Résistance dans la France de Vichy, Paris, Champ Vallon, 1989.
29 Cf. Christine Lévisse–Touzé (dir.), Femmes et Résistances, Paris, Tallandier, 2002.
30 In Union des Femmes Françaises, Les femmes dans la Résistance, actes du colloque de la Sorbonne des 22 et 23 novembre 1975, Monaco, Éditions du Rocher, 1977.
31 Paula Schwartz, « La répression des femmes communistes » in Les Cahiers de l’IHTP, numéro spécial Identités féminines et violences politiques (1936-1946), n°31, p. 25-37, octobre 1995.
32 Les italiques sont la transcription du rapport des RG, sauf les phrases entre guillemets, qui sont des extraits de documents internes du PC interceptés.
33 Paula Schwartz, op.cit.
34 Dans l’immédiat après guerre, elle sera néanmoins conseillère municipale communiste de Paris, et une des principales dirigeantes de l’UFF.
35 Elle ne donne aucun élément permettant de l’identifier ; il s’agit peut être de surcroît d’un prénom qu’elle invente.
36 Citation de Madeleine Marzin par la Brigade Spéciale, AN, 4 W6.
37 Louise Sézille sera condamnée par le Tribunal d’Etat. Incarcérée à la Centrale de Rennes, elle sera déportée à Ravensbrück en 1944. Cf. Registre de levée d’écrous de la centrale de Rennes, Archives départementales d’Ille-et-Vilaine.
38 Ibid.
39 Interrogatoire de Marguerite Bonnier. AN, 4 W6.
40 Ces jeunes gens, qui seront tous fusillés, sont connus sous le nom des « cinq du lycée Buffon ». Cf. Guy Krivopissko,  La vie à en mourir. Lettres de fusillés, 1941-1944, Paris, Tallandier, 2003.
41 L’enquête concernant ces deux groupes recouvre les deux tiers du dossier.
42 Retrouvé vers Fontainebleau en 1943, il sera torturé et réinterrogé sur l’affaire de la rue de Buci, dont il ne dira rien. Benoît est fusillé sans avoir parlé en 1943.
43 UFF, Livre d’or dédié aux femmes héroïques mortes pour que vive la France, Paris, Foyer Danielle Casanova, 1950.

Pour citer cet article :

Philippe Mezzasalma, « De la défense du parti à la Résistance : itinéraires de jeunes militantes communistes », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=152, [consulté le 09-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
ISSN (électronique) : 1776-0909