L’intérêt dont fit preuve le régime de Vichy à l’égard des étudiants ne put toutefois empêcher qu’une minorité d’entre eux rejoignent les rangs de la Résistance. Ils le firent toujours à titre individuel, dans la mesure où les grandes associations étudiantes à l’exemple de l’UNEF ou de la JEC choisirent, au moins jusqu’en 1943, dans un réflexe de survie, de proposer leurs services aux nouvelles autorités françaises. Aussi est-il difficile de parler d’une résistance étudiante puisque les étudiants résistants entrèrent le plus souvent dans des mouvements et des réseaux dont ils n’étaient pas à l’origine. Ils n’en constituèrent pas moins des forces vives appréciées pour leur détermination dans la lutte contre l’occupant et pour la libération du pays. Cet engagement d’une partie de la jeunesse intellectuelle dans ce combat pour la liberté a permis de redessiner à la libération les contours culturels et politiques d’un milieu étudiant tourné désormais vers l’action syndicale.
« Ainsi, les étudiants prenaient crânement la tête de cette colonne de rebelles admirables qui allait s'égrener, pendant quatre ans, en laissant par toute la France, aux buissons redoutables du maquis comme au fond des geôles sans fenêtres et sans nom, des héros et des martyrs »1.
Jean Berthoin, ministre de l'Éducation nationale rend hommage, en ce 11 novembre 1954, à l'engagement des étudiants dans la Résistance. Il s'agit ce jour-là d'inaugurer, en compagnie du Président de la République, René Coty, une plaque de bronze apposée au mur du ministère de la Santé qui devait perpétuer le souvenir de la « manifestation étudiante » du 11 novembre 1940 sur les Champs-Élysées. Comme le fait remarquer Jean Berthoin, lors de cette cérémonie, c'est cet événement, qui vit une partie de la jeunesse lycéenne et étudiante de Paris se rendre à l'Étoile pour déposer des gerbes sur la tombe du soldat inconnu, que la tradition retient pour être le coup d'envoi d'une résistance étudiante à l'occupant.
Pourtant ce jour-là sur les Champs-Élysées, ce sont plutôt les lycéens qui donnent le ton. Venus de Janson de Sailly, de Buffon, de Condorcet ou encore de Carnot, ils sont selon certains témoins quatre fois plus nombreux que les étudiants. Toutefois la faculté de Droit est assez bien représentée notamment par Jean Ebstein, étudiant en droit et vice-président de la « Corpo »2. Quoi qu'il en soit, cette réaction patriotique et juvénile est assurément un bon terrain d'observation de l'état d'esprit des lycéens et des étudiants parisiens au début de l'Occupation. Dans les faits, tout n'avait pas commencé ce 11 novembre 1940, mais plusieurs mois auparavant.
En juillet 1940, après quelques jours de fermeture, l'Université de Paris rouvre ses portes. Les Allemands souhaitent qu'une vie « normale » reprenne le plus rapidement possible dans la France occupée. Aussi des conférences sont-elles organisées en Sorbonne sur des sujets divers à l'initiative de l'occupant. Elles ont pour objet d'élaborer un rapprochement franco-allemand et « de mettre au pas l'intelligence française »3. Des intellectuels français, qui auront bientôt table ouverte chez Otto Abetz à l'image d'Abel Bonnard, y assistent en compagnie de nombreux officiers allemands. Les cours reprennent sans plus attendre afin de rattraper le retard pris à cause de la guerre. Les examens se tiendront et les étudiants présents sont invités à travailler. Mais comment, le premier choc passé, oublier l'humiliante défaite qui a assommé tout un peuple ? Les conditions draconiennes de l'armistice4, la présence des soldats allemands dans les rues de Paris, qui vont jusqu'à donner des concerts place de la République et place de la Bastille5, ajoutent à l'émotion légitime. Cette seconde rentrée universitaire de l'année a néanmoins le mérite de réunir la jeunesse étudiante parisienne souvent de retour d'exode et d'éviter un trop grand isolement individuel après ces événements dramatiques. Ainsi, comme le note François de Lescure : « On discute plus qu'on ne travaille à la bibliothèque. Dans la cour de la Sorbonne, sur le Boul'Mich', au Luxembourg, que de commentaires : la « drôle de guerre », la France trahie livrée aux Kollabos, occupée par Hitler!... »6. Autant de sujets de conversation qui invitent au refus de cet état de fait au sein d'un groupe reconstitué par la volonté même des autorités allemandes. Nourris des récits de la Grande Guerre mais n'ayant jamais vécu cette « fraternité des armes » parce que nés après l'armistice, abusés par le pacifisme dont ils mesurent mieux que quiconque les limites, le réflexe patriotique se mue plus tôt en une volonté d'action chez les étudiants que dans le reste de la population. Privilège de l'intelligence ? Pas seulement, semble-t-il, puisque nombre d'intellectuels qui n'en étaient pas dépourvus, à l'exemple d'un Bertrand de Jouvenel, ne comprirent pas ce que cette situation pouvait avoir d'éphémère. Annie Kriegel, lycéenne à cette époque et qui allait rejoindre la Résistance, s'interroge dans ses mémoires «sur les ruses de la raison» :
« Comme il est de bonne règle en général, ils procédèrent (les intellectuels) en 1940 à un examen critique de la situation du moment en s'abstenant de spéculations sur l'avenir à long terme. Ils la prirent telle qu'elle était : une donnée stable et objective appelée à durer et qu'il fallait commencer par admettre pour se conduire en homme de raison, en esprit libre et détaché des contingences »7.
Privilège alors de la jeunesse ? Cette explication n'est guère plus convaincante en elle-même. Force est de constater que si les jeunes constituent le gros des troupes de la Résistance, ils ne sont pas les seuls. Presque toutes les classes d'âges sont représentées à l'exception peut-être des enfants. En définitive, il nous semble que cela soit l'appartenance au milieu universitaire avec toute la culture qu'il implique (tradition d'indépendance, liberté d'esprit, humanisme, solidarité, folklore, goût de la provocation) qui puisse le mieux expliquer cet engagement précoce des étudiants. Le nombre relativement réduit des étudiants avant guerre constitue un atout supplémentaire dans la mesure où, face à des situations exceptionnelles, les réflexes de solidarité jouent plus facilement. Si pour René Billères, ministre de l'Éducation nationale en 1957, la Khâgne constituait pendant l'entre-deux-guerres « une manière de petite république... »8, l'Université française était par ses traditions, son organisation, les contenus de ses enseignements et une partie non négligeable de ses professeurs, mais pas toujours par ses étudiants, un bastion républicain aligné sur les principes de 17899.
Dès juillet 1940, les premiers textes circulent dans l'Université. Ils sont signés par l'Union des Étudiants et Lycéens Communistes de France. Un journal, contre la collaboration qui se dessine, La Relève, est même édité. Le 26 juillet, profitant de l'obscurité due à la projection d'un film dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, Christian Rizo et Félix Kauer, étudiants en sciences à Paris, jetaient sur un public médusé quelques poignées de tracts. Ils reproduisaient, selon nos témoins, l'appel dit du 10 juillet 1940, paru dans l'Humanité clandestine sous les signatures de Maurice Thorez et Jacques Duclos où l'on pouvait lire notamment :
« Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves... Et c'est autour de la classe ouvrière ardente et généreuse, pleine de confiance et de courage, que peut se constituer le front de la liberté, de l'indépendance et de la renaissance de la France »10.
Les étudiants communistes, s'ils sont peu nombreux à Paris, n'en sont pas moins relativement bien organisés. Dans la clandestinité depuis près d'un an, tout comme leur parti, ils ont eu le temps de s'adapter. Certains, comme François de Lescure, ont une double appartenance qui facilite leur action. Il est notamment le dirigeant avoué de l'Union Nationale des Etudiants de France reconnue par Vichy, tout en étant aussi le dirigeant clandestin de l'Union des Étudiants et Lycéens Communistes. François de Lescure, fils de l'écrivain et résistant Pierre de Lescure a en fait adhéré aux Jeunesses communistes au début de l'année 1936, avant de devenir le Président de l'Association corporative des étudiants en lettres de Paris en 1938. Les circonstances de la guerre et de la défaite font qu'en 1940, il assume la responsabilité de délégué général de l'Union Nationale des Etudiants de France pour l'ensemble de la zone occupée tout en dirigeant clandestinement, depuis août 1940, l'Union des Etudiants Communistes sous le nom de François Lescure. Dès l'automne, il met l'imprimerie de l'UNEF au service de la résistance étudiante11. Ce qui facilite grandement l'édition de tracts et de papillons subversifs à coller la nuit sur les murs. D'autre part, comme l'explique fort bien Madeleine Riffaud, l'UNEF était installée à la même adresse que le Centre d'entraide aux étudiants mobilisés ou prisonniers que présidait Claude Bellanger (ancien secrétaire général de l'UNEF en 1933-1934 et futur membre du Comité directeur de l'organisation civile et militaire, ainsi que de la Commission de l'information du CNR), ce qui contribua à rapprocher tous ces jeunes en un véritable mouvement de résistance :
« Ce regroupement d'activités étudiantes fut favorable aux rencontres et aux discussions d'où naquit le mouvement « Maintenir » qui avait pour but de défendre l'Université et la culture française contre la collaboration, la germanisation et la nazification. Il joua un rôle prédominant dans l'organisation des premières manifestations étudiantes »12.
Mais « Maintenir » n'est pas à proprement parler un mouvement de résistance étudiant puisqu'à l'exception de François de Lescure, ses fondateurs ne se recrutèrent pas sur les bancs des facultés. Alfred Rosier, Félix Rocher, Jean Kreher et Georges Jamati avaient tous quitté l'Université, pour certains depuis la fin des années vingt, et avaient déjà une vie professionnelle bien remplie13. Un embryon de résistance était né au Quartier Latin autour d'anciens militants de l'UNEF des années vingt et des années trente, ainsi que de quelques étudiants communistes, plus rôdés que d'autres par la conjoncture historique et la spécificité de leur idéologie au combat clandestin, plus engagés aussi dans la lutte antifasciste des années trente. Si le pacte germano-soviétique a pu troubler les consciences des militants communistes, il semble en ce qui concerne les étudiants qu'il n'ait en aucune manière brisé l'élan patriotique et que très vite, ils se soient, contrairement à la direction de leur parti, retrouvés sur une ligne antinazie14. Il ne faut pas néanmoins exagérer le rôle des étudiants communistes dans cette première résistance parisienne à l'occupant. Quelqu'un comme François de Lescure semble bien isolé au sein du groupe « Maintenir » où des personnalités telles que Claude Bellanger, Alfred Rosier, Georges Jamati ou Jean Kreher sont très éloignées du mouvement communiste. Dès 1941, ces derniers rejoignirent d'ailleurs l'OCM plutôt connue pour ses positions gaullistes au sein de la Résistance. Ce n'est pas un hasard non plus si cette première résistance parisienne à l'occupant voit le jour dans le cadre de l'Université toujours prompte à réagir par « ses traditions de culture »15 à toute remise en cause des libertés.
Le 30 octobre 1940, une rumeur qui devient vite une nouvelle se diffuse au Quartier Latin. La Gestapo vient d'arrêter le matin même Paul Langevin, professeur au Collège de France et physicien de renommée internationale. Il avait été en mars 1934 un des membres fondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, avant d'être un compagnon de route du PCF. S'il existe, pour les communistes, un symbole de l'intelligence française, c'est bien lui. L'émotion est forte au sein de l'Université et les tracts commencent à circuler : « L'arrestation du professeur Langevin est le signal de la lutte ouverte des puissances obscurantistes contre la culture et la pensée libre »16 peut-on lire sur l'un d'eux édité par l'Union des Étudiants et Lycéens Communistes. Un comité de défense est promptement réuni qui appelle à la libération immédiate du grand savant, tandis qu'une manifestation de protestation, qui réunit une cinquantaine de personnes, se déroule le 8 novembre devant le Collège de France à l'heure où Paul Langevin fait habituellement son cours. La Marseillaise retentit en dépit d'importantes forces de police qui bouclent le quartier. Les choses en seraient probablement restées là, relève Pierre Giolitto, si la tension n'avait pas été maintenue dans les établissements scolaires par la rumeur d'une manifestation prévue pour le 11 novembre à l'Arc de Triomphe, ainsi que par une circulaire ministérielle demandant à la jeunesse des écoles de « s'abstenir de toute manifestation extérieure ou intérieure qui pourrait nuire [...] à la dignité dans laquelle doit continuer à se poursuivre le travail dans nos établissements d'enseignement »17. Dans certains lycées parisiens, les proviseurs convoquent les élèves des grandes classes pour leur lire la circulaire et leur interdire de se rendre sur les Champs-Élysées. Manoeuvre plutôt maladroite, qui a pour effet de convaincre à manifester ceux qui hésitaient. C'est tellement mieux puisque c'est interdit. Les étudiants communistes, depuis plusieurs jours, diffusent des tracts appelant au recueillement sur la tombe du soldat inconnu, le 11 novembre à 17h30. L'appel est repris dans les facultés, les grandes écoles, les lycées. Il est souvent inscrit sur les tableaux noirs des amphithéâtres et des salles de classe. Claude Santelli, lycéen à Louis-le-Grand, mais qui travaillait souvent à la bibliothèque de la Sorbonne, se souvient d’avoir mis dans les toilettes de la bibliothèque un petit papier où il avait écrit “ Lundi 11 novembre, tous à l’Etoile à dix-sept heures ”18. Jean Matthyssens, étudiant à la faculté de droit de Paris, reçoit un tract appelant à manifester le 11 novembre et s’empresse de relayer l’information dans les lycées du quartier : “ ...à Louis-le-Grand, Henri IV, Saint-Louis, Fénelon, tandis que Careil allait à Carnot, à Chaptal, à Condorcet. Je me vois encore chez un curé qui faisait un petit bulletin paroissial et c’est lui qui m’a tiré énormément de tracts ”19. Mais cet appel touche-t-il pour autant beaucoup de lycéens et d’étudiants parisiens ? Nous pouvons le penser même si nous ne disposons pas de tous les moyens pour le vérifier. Si les élèves des premiers cycles des lycées ne sont guère au courant de ce qui se prépare, ceux des grandes classes semblent assez bien informés selon nos témoins. Mais de là à aller manifester, il y a un pas que beaucoup ne franchirent pas. Plus tard, gaullistes et communistes revendiquèrent la paternité de cet appel à manifester. En fait, la réalité est plus complexe. Ni les uns, ni les autres ne peuvent réellement se prévaloir de cette initiative. A l'époque les communistes ont assez peu évoqué cette manifestation. L'Humanité clandestine n'en parle quasiment pas, tandis que les gaullistes sont demeurés très prudents. Maurice Schumann, à Londres, dans l'émission Honneur et Patrie invite seulement les Français à quelques gestes symboliques : « En cette veille du 11 novembre, renouvelez sur les tombes de vos martyrs le serment de vivre et de mourir pour la France »20. C'est en fait d'une manière plus improvisée qu'organisée, sans que la provenance de la consigne à manifester soit clairement identifiée, peut-être venait-elle des lycées plus que des facultés, que se déroula cette marche à l'Étoile.
Ainsi, ce 11 novembre aux alentours de 17h, les étudiants et les lycéens sont-ils nombreux sur les Champs-Élysées. Madeleine Riffaud parle « d'une foule impressionnante » et Georges Suffert, qui s'était offert « le plaisir grisant d'aller déposer un bouquet de fleurs à l'Etoile », se souvient encore du nombre important d'étudiants mais avoue ne pas avoir « compté »21. Il y avait probablement entre mille cinq cents et trois mille personnes, quand brusquement à la hauteur du cinéma George V, les cris de « Vive la France », « Vive de Gaulle » , « A bas Hitler » fusent de partout. La Marseillaise est alors reprise en choeur tandis que le cortège qui tient tout le trottoir remonte vers l'Étoile. Mais vers 18 heures, ce qui n'était encore qu'un monôme étudiant vire au drame. Les Allemands prennent position et chargent, des coups de feu sont même tirés. Pierre Lefranc témoigne :
« En remontant les Champs-Élysées, nous avons vu qu'en haut il se passait quelque chose : tout le monde a couru. Et puis j'ai entendu des coups de feu : et la galopade a recommencé. J'ai traversé les Champs-Élysées pour me retrouver à la hauteur de l'actuel Drugstore : je me suis retourné et j'ai vu que les Allemands, déployés en tirailleurs, déblayaient les Champs-Élysées en les descendant au pas de gymnastique. Je me suis engouffré dans la rue de Presbourg, à peu près vide : nouveaux coups de feu - des éclats de pierre tombaient. Avec une dizaine de camarades, nous avons tourné à gauche dans l'avenue Marceau; c'est là que j'ai été touché par des éclats de grenade à la cuisse gauche : sous l'effet du souffle, je suis tombé par terre. Des Allemands m'ont ramassé et emmené jusque devant le Drugstore, bras en l'air »22.
Malgré la violence de la répression, il n'y eu aucun mort mais une bonne centaine de blessés. A cela il faut ajouter, selon les archives allemandes, 143 arrestations qui se soldèrent toutes par des emprisonnements temporaires. Le bilan est tout compte fait relativement léger. Mais cette manifestation du 11 novembre 1940 a une grande portée symbolique que les autorités allemandes n'ignorent pas. Pour la première fois, avec éclat de surcroît, une partie de la jeunesse des écoles a montré son opposition à l'occupant. Le lendemain, les premières mesures exigées par les Allemands tombent. L'Université est fermée temporairement, les étudiants sont obligés d'aller pointer régulièrement au commissariat de leur domicile légal tandis que le recteur de Paris, Gustave Roussy, est limogé. Jérôme Carcopino, directeur de l'E.N.S. de la rue d'Ulm, le remplace à titre provisoire. A force de négociations, il obtiendra des Allemands la réouverture de l'Université de Paris et la libération des étudiants incarcérés à l'exception de cinq d'entre eux déférés devant le tribunal militaire et condamnés à la prison ferme23.
Ainsi des étudiants, et peut-être encore plus des lycéens, avaient-ils manifesté leur hostilité à l'occupant. Pour la plupart, il s'agissait là d'une réaction patriotique plus que d'un engagement à résister. Si le pas est franchi pour une infime minorité d'entre eux, bien d’autres hésitent. A Toulouse en 1941, des tracts communistes passent dans les mains d'Edgar Morin, il les lit en haussant les épaules, puis les déchire. Il leur préfère encore l'histoire, la sociologie, le marxisme. Chose qu'il regretta plus tard :
« ... je regrette, non pas d'avoir été dépourvu du réflexe nationaliste, mais d'avoir subi le fait accompli avec résignation et fatalisme. Je regrette de ne pas avoir tout simplement résisté dès 40, comme Jean Cassou, par principe, hygiène et vertu »24.
Les Jean Cassou sont donc peu nombreux, même parmi les étudiants. Il est aussi vrai que leur principale organisation, l’UNEF, qui rassemblait à la veille de la guerre un étudiant sur quatre, n’a pas donné l’exemple de la Résistance.
En 1940, L’UNEF avait déjà une longue histoire. Née en 1907, au congrès de Lille de la réunion d’un certain nombre d’AGE, elle avait su, après la Première Guerre mondiale, développer de nombreux services en direction des étudiants. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, un ensemble étoffé de réalisations sociales peut être mis à son actif : cités universitaires, restaurants universitaires, sanatorium... Elle obtient, avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire, la création du Comité supérieur des oeuvres sociales en faveur des étudiants qui marque l’institutionnalisation croissante de ses rapports avec les pouvoirs publics. Le choix effectué par les dirigeants de l’UNEF, dès le début de la guerre et confirmé après la défaite, fut de maintenir coûte que coûte les activités de l’organisation afin de préserver les Oeuvres. Jean David (vice-président chargé des relations avec les étudiants d’outre-mer et qui fit un temps fonction de président) installa son secrétariat à Clermont-Ferrand pour être proche de Vichy25. Des rapports étroits se nouèrent avec le gouvernement du maréchal Pétain. L’UNEF sauvait ainsi son existence en zone sud et en zone nord où un délégué de l’organisation étudiante était nommé. Pour autant cette relation avec le régime de Vichy ne fut pas un long fleuve tranquille. L’UNEF incarnait trop pour certains l’ « ancien régime ». En fonction des ministres de l’Éducation nationale, les rapports entretenus avec les représentants étudiants varièrent :
« Bons avec Georges Ripert, ils devinrent tendus avec Jacques Chevalier qui la veille de son départ du ministère adressa aux recteurs une circulaire leur disant de procéder à la transformation des AG et à la nomination de nouveaux dirigeants. Redevenus bons avec Jérôme Carcopino, ils se dégradèrent très rapidement avec la nomination d’Abel Bonnard en avril 1942 »26.
En dépit d’une pénétration assez forte dans de nombreuses AG de l’esprit de la Révolution nationale, Vichy se méfia toujours de ces « petits parlementaires » de l’UNEF. Si le régime n’avait pas grand chose à craindre de l’organisation étudiante en tant que telle, ll n’en était pas de même pour quelques uns de ses dirigeants qui avaient rejoint les rangs de la Résistance. A partir de 1943, ces derniers, souvent issus de la zone nord, contribuèrent à faire en sorte que l’UNEF se détache progressivement de Vichy. Sans avoir collaborer avec les Allemands, l’attitude maréchaliste de l’organisation étudiante dictée par la nécessité de survivre n’était pas très glorieuse. Elle justifiera, en partie, la nouvelle orientation de la Libération. Il est vrai que la « jeunesse des écoles » fut l’objet de toutes les sollicitudes du régime qui rêvait de créer une « communauté des étudiants ».
La politique de Vichy à l'égard des étudiants est à replacer dans un projet plus général en direction des jeunes qui vit notamment la mise en place des Chantiers de la jeunesse dirigés par le général La Porte du Theil. La Révolution nationale impliquait « d'enrôler, de discipliner, de modeler la jeunesse »27. Comment contrôler et endoctriner les étudiants mieux qu'en les rassemblant sur des formes de campus avant la lettre ? Ils grouperaient les bâtiments d'enseignement et ceux consacrés à la résidence. Professeurs et étudiants vivraient ensemble une partie de l'année dans une forme de retour aux origines mythiques de l'Université vue comme la communauté des maîtres et des étudiants.
Le gouvernement de Vichy sait trop que l'Université est un domaine sensible où le rêve ne peut procéder que par étapes prudentes. La première de toutes fut la création des «maisons d'étudiants», sorte de corporations fédérant les associations étudiantes existantes et destinées à s'insérer dans l'organisation corporative de la société et participant d’un projet culturel beaucoup plus vaste28. Mais cette «communauté», bien que disposant de l'appui de la JEC qui se retrouve selon Messages à la rentrée 1942 « au premier plan des organismes étudiants »29, est longue à se dessiner. Vichy décide alors de porter son effort sur les problèmes matériels des étudiants. L'Université de Paris s'étant faite particulièrement remarquer le 11 novembre 1940, c'est elle qui va bénéficier du premier Service des étudiants dont la mission est d'améliorer les conditions de vie des étudiants tout en leur assurant une formation civique et morale dans l'optique de la Révolution nationale. Le Service des Étudiants30 gère des restaurants universitaires, répertorie les chambres disponibles pour les étudiants puisque la Cité universitaire est réquisitionnée par les Allemands, répartit les fonds alloués pour le Secours national, et surtout offre aux étudiants des activités sportives et culturelles.
L’aide, apportée au milieu, va aussi en direction des étudiants prisonniers. Dès 1940, est créé le Centre d’entraide aux étudiants prisonniers, dont le siège est place Saint-Michel à Paris, dans les locaux de l’UNEF. Colis de linge, de vivres, de tabac sont ainsi régulièrement envoyés dans les différents camps de prisonniers. Mais la principale activité du centre consiste en l’envoi de livres afin que les étudiants prisonniers puissent poursuivre leurs études. Pierre Giolitto note qu’en « août 1943, ce sont 509 437 livres qui prennent le chemin de l’Allemagne, en vue de constituer un fond de bibliothèque d'études et de culture générale dans chacun des 108 camps de prisonniers français »31.
« Universités de captivité », « centres d'études » viennent dès lors rompre la monotonie du stalag ou de l'oflag. Voulus par Vichy, ils ont pour vocation de ne pas trop couper l'étudiant prisonnier de son milieu d'origine. Mais à la lecture des sujets des conférences qui y sont organisées (« Le maréchal parmi son peuple », « Ce que le maréchal a fait pour ses prisonniers »...) nous comprenons aussi que ces « centres d'études » sont autant de relais de la Révolution nationale dans les camps de prisonniers. Ne faut-il pas qu'à leur retour dans une France « régénérée » par Vichy, les étudiants libérés puissent rapidement retrouver leur place ?
Malgré tous ses efforts, Vichy n'est pas en mesure de donner réellement corps à son rêve de « communauté étudiante ». Les autorités d’occupation voient d’un mauvais oeil la constitution d’un vaste mouvement de jeunes sous le contrôle du gouvernement32 et les étudiants répugnent à s'engager au service du Maréchal. La politique de collaboration avec l'Allemagne leur déplait. Ainsi, dès 1942, la plupart des « maisons d'étudiants » voient leur vocation première détournée par ceux-là mêmes à qui elles s'adressent. Le gouvernement de Vichy n'avait, semble-t-il, pas bien mesuré la profondeur du rejet dont il était victime dans l'opinion étudiante, ni la nature réelle du patriotisme de ce milieu. Les étudiants ne faisaient pas les « ballots » en manifestant sur les Champs-Élysées33. Ils exprimaient déjà avec force des convictions qui allèrent en se renforçant au fil des années de l'Occupation. Dans ce contexte, le rassemblement des étudiants voulu par Vichy dans le but de mieux les contrôler était assurément un mauvais calcul. Les chambres des « maisons d'étudiants » pouvaient servir de refuges pour préparer des opérations résistantes comme la diffusion de tracts la nuit dans les boîtes aux lettres, l'écriture à la peinture sur les murs de slogans contre Vichy ou les Allemands.
C'est dans l'une d'elle, à Lyon, où il rejoint J.F. Rolland après l'occupation de la zone sud, qu'Edgar Morin achevait de se convaincre que la résistance était désormais la seule solution envisageable :
« À la Maison des étudiants, je fis chambre commune avec Rolland. Victor occupait la chambre d'en face. Rolland m'expliqua la « conception synthétique de la vie »: fraterniser avec le prolétariat de Villeurbanne et flirter avec les jeunes bourgeoises en fleurs, lire Rimbaud et se livrer aux recherches marxistes les plus austères, passer de la lutte clandestine à la surprise-partie, circuler des sphères philosophiques au bas-fonds de la prostitution, arracher la plus-value aux épiciers en leur dérobant oeufs et saucissons, galvaniser la jeunesse étudiante, tout ceci devant s'achever dans l'apothéose FTP »34.
Le Centre d'entraide aux étudiants, installé au 5 place Saint-Michel, au coeur du Quartier Latin, abrita très vite, comme nous l'avons déjà évoqué, un véritable réseau de résistants qui s'était donné comme mission de défendre l'Université et la culture française. Au grand jour, on participait à la Révolution nationale, mais dans l'ombre, on condamnait la collaboration. « Maintenir » fit beaucoup dans les premiers mois de l'Occupation pour mobiliser les étudiants. Anne Simonin dans sa thèse sur Les Éditions de Minuit peut ainsi remarquer le rôle actif joué par les étudiants recrutés au Centre d'entraide dans la diffusion des ouvrages de la maison clandestine. Il est vrai que l'un des fondateurs des Éditions de Minuit n'était autre que Pierre de Lescure, père du dirigeant étudiant François de Lescure et ami de Claude Bellanger ! 35 En définitive, partout où la jeunesse étudiante était réunie, s'organisaient de manière plus ou moins efficace des formes de résistance.
Le sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet (près de Grenoble) devint lui aussi une pépinière de résistants. Madeleine Riffaud, qui s'y fit soigner quelques mois, se souvient qu'à son arrivée, « dans un secret total, pas moins de trois réseaux y étaient représentés »36. Le docteur Douady, qui dirigeait à l'époque le sanatorium de la Fondation, était parfaitement au courant de ces agissements «clandestins». Il n'hésitait d'ailleurs pas, ainsi que ses adjoints, à y prêter la main. Saint-Hilaire était devenu une forme de plaque-tournante de la résistance locale : « Des juifs et des clandestins étaient abrités, des armes étaient cachées et une imprimerie clandestine fonctionnait au sous-sol... »37. Il est évident que la structure même du sanatorium et les conditions de la cure étaient propices à ce type d'activités. L'étudiant malade ne vit pas réellement coupé du monde. Il peut poursuivre ses études tout en bénéficiant de temps consacré à la réflexion et à l'échange. Plus qu'ailleurs peut-être, face à la beauté de ces cimes mais confronté à une maladie souvent mortelle, l'étudiant avait conscience de la situation tragique à laquelle était réduite le pays. S'il ne prenait pas toujours les armes, il lisait beaucoup et écrivait quelquefois. C'est vers la poésie qu'allait souvent sa préférence pour des raisons que Madeleine Riffaud résume ainsi :
« Par sa volonté clairement affichée d'encadrer la culture dans les barrières de sa folle idéologie, par sa haine des intellectuels à la pensée libre, le nazisme rendait ses opposants d'autant plus attachés à la création poétique, à la parole subjective comme au chant collectif d'une communauté se soudant contre l'agresseur. Ainsi faisait-il beaucoup, malgré lui, pour renforcer l'identité culturelle nationale et, pour ces jeunes gens, écrire un poème c'était faire acte d'individualité et de liberté, donc de résistance. En gardant le feu de la parole vive, ils préservaient les chances de l'avenir. Tous les poètes ne prirent pas les armes, ainsi qu'allait le faire Rainer (Madeleine Riffaud), mais le grand vent poétique qui souffla sur la France occupée, avec des poèmes qu'on s'échangeait comme des mots de passe, lia, mieux que bien des discours, ceux qui se battaient les armes à la main et ceux qui, moins activement engagés, les soutenaient quelquefois plus que moralement et résistaient au bourrage de crâne bien organisé par les nazis et leurs séides »38.
A Saint-Hilaire, on lit tout ce qui parvient : Aragon, Eluard, Desnos, Char, mais aussi Lorca. On se procure des revues plus ou moins clandestines qui circulent en zone sud. La revue de Pierre Seghers, Poésie 40, puis 41, 42... qui publie les textes des meilleurs poètes de l'époque (Aragon, Eluard, Pierre Emmanuel, René Daumal, Loys Masson, Alain Borne...) est fort appréciée des étudiants malades.
Partout où une forme de liberté de l'esprit a pu être préservée dans le cadre d'une structure communautaire, souvent voulue et encouragée par Vichy, le groupe en question entre en opposition plus ou moins larvée avec le régime. La propagande vichyssoise fut donc loin d'être aussi efficace qu'on pourrait le penser et la « communauté des étudiants » constitua en maintes occasions le plus court chemin vers une résistance étudiante. Pour une majorité de jeunes, la défaite ne peut être un fait acquis. Du moins s'en persuadent-ils dans les structures mêmes mises en place par le régime à leur intention. Sans hostilité fondamentale au maréchal Pétain, ils savent intuitivement que l'avenir n'est pas à Vichy. Comment pourraient-ils comprendre et accepter, comme le leur demande le maréchal Pétain, la « dure loi » qui leur est faite ? La faim, le froid, bien souvent la tuberculose ainsi que l'uniforme allemand ne peuvent à leurs yeux constituer la « bienfaisante » preuve décrite par le régime qui régénérerait la France. Une enquête effectuée probablement avant 1943, par le Secrétariat général à la Jeunesse, indique que 56,05% des jeunes ne sont pas prêts à participer à une action politique directement liée à la Révolution nationale. D'ailleurs, lorsqu'on leur demande, les mouvements de jeunesse qu'ils apprécient le plus, les Scouts de France arrivent en tête suivis des mouvements d'Action catholique alors que les groupuscules collaborationnistes figurent en toute dernière position39. La cause est entendue, le régime, malgré tous ses efforts, ne pouvait guère trouver de soutien parmi sa jeunesse, et, à plus forte raison, parmi les étudiants, surtout à partir de 1942-1943 quand la situation internationale sous l'effet des victoires des Alliés évolue et que Vichy apparaît de plus en plus lié aux Allemands. Mais cela pouvait-il suffire à orienter encore plus massivement cette jeunesse étudiante vers la Résistance ? Le Service du Travail Obligatoire fit le reste.
La collaboration avec l'occupant est largement rejetée par la très grande majorité des étudiants français. Il est néanmoins difficile de mesurer précisément le degré de résistance des universités françaises entre 1940 et 1944, la clandestinité de ces activités ne se prêtant guère à ce type d'examen. Nous en sommes souvent réduits aux témoignages oraux ou écrits des acteurs pour essayer d'appréhender l'état d'esprit qui régnait dans le milieu étudiant.
Était-il d'ailleurs le même en fonction des appartenances idéologiques ? Les universités de la zone sud (non occupée jusqu'à la fin 1942) ont sûrement été, à l'image de celles de Grenoble, de Lyon, de Toulouse, ou de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, des pépinières de résistants40. Mais si dans un premier temps, il est plus facile de s'organiser en zone sud, les étudiants de la zone nord n'ont pas été de reste. C'est à Paris que se créent les premiers réseaux malgré la présence allemande. C'est encore à Paris, compte tenu de l'importance des effectifs universitaires (près de 50% des étudiants de France), que le nombre des résistants étudiants fut le plus fort tout au long du conflit.
René Rémond se souvient de ces années passées à l'École Normale à partir d'octobre 1942, et décrit ainsi l'état d'esprit qui régnait à la rue d'Ulm :
« [...] la communauté des normaliens était profondément unie, intellectuellement et politiquement. L'Ecole, presque unanime, était résistante, à l'exception de quelques élèves que les autres tenaient à l'écart. La très grande liberté qui est la règle de vie, à la rue d'Ulm, s'associait à une étroite communauté dans le refus : refus de l'acceptation de la défaite, refus de la législation antisémite, refus de l'occupation étrangère. Cet état d'esprit a conduit beaucoup d'entre nous à une participation active à la Résistance et plusieurs de mes amis ou de mes camarades proches à l'arrestation, à la déportation »41.
C’est effectivement cet état d'esprit, plus anti-allemand et anti-vichyste que résistant, qui pousse les normaliens à se sentir, assez vite, en sympathie avec les Alliés qui poursuivaient la guerre, mais aussi avec cette part de la France, qui avait élu domicile à Londres, et qui incarnait l'espoir d'une libération prochaine. Cependant comme le fait toujours remarquer René Rémond, ce fut l'établissement du Service du travail obligatoire qui motiva le plus grand nombre à franchir le pas :
« Mes camarades plus jeunes que moi et qui n'avaient pas eu leurs études interrompues se sont brusquement trouvés menacés, par l'institution du STO, d'être envoyés en Allemagne. Cette circonstance a beaucoup contribué à les jeter dans la Résistance active. Comme, pour presque tous, il n'était pas question de se soumettre, il leur fallait disparaître dans la clandestinité »42.
Depuis juin 1941, le front de l'Est dévore les soldats allemands. Aussi l'Allemagne pour faire tourner ses usines doit-elle faire appel à la main d'oeuvre étrangère. Laval inaugure en France, au mois de juin 1942, le principe de la relève qui est un appel pressant aux volontaires français pour aller travailler outre-Rhin mettant en avant le fait qu'un prisonnier français est libéré à chaque fois qu'un ouvrier qualifié français (puis trois) arrive en Allemagne. Le système fonctionne assez mal, les volontaires ne se bousculent pas et peu de prisonniers sont libérés. La relève est donc largement une fiction. Les autorités allemandes souhaitent un système plus contraignant qui devrait par la même occasion fournir beaucoup plus d'hommes. Laval est obligé de s'incliner et le 17 février naît le STO. A destination des classes 41, 42 et 43, il touche donc de nombreux étudiants et débute pour eux, du fait d'une mesure de sursis pour passer les examens de l'année 1943, seulement à la rentrée universitaire d'octobre. Le Service du travail obligatoire des étudiants se déroule (comme pour les autres d'ailleurs) sur deux ans. Quelques étudiants exemptés du départ en Allemagne pour diverses raisons (majoritairement des soutiens de famille) effectuent une forme de service civique en France. Ils sont ainsi employés dans les hôpitaux, les administrations, les écoles...
Les autorités de Vichy ne sont pas dupes des conséquences que peut avoir auprès des étudiants une telle mesure. Aussi s'efforcent-elles de les convaincre de l'accepter en faisant jouer la corde de la raison. Dans une déclaration à la presse du 18 février 1943, le Ministre de l'Éducation nationale Abel Bonnard explique qu'il n'aurait pas été «convenable» que les étudiants soient exemptés de «l'effort» demandé aux autres jeunes de la société française43. Pierre Brunereau, responsable de la propagande universitaire, estime que les étudiants doivent obéir et partir par « devoir de fraternité » et souligne encore que « si vous ne partez pas, des ouvriers partiront à votre place »44. La hiérarchie catholique, à l'exception de l'archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, fait chorus avec les autorités politiques pour convaincre les étudiants de se soumettre au STO. Mais les arguments d'un gouvernement qui a depuis longtemps perdu toute crédibilité dans l'opinion publique45 ne pèsent plus comme en témoigne la réponse de certains étudiants parisiens dans une lettre ouverte au maréchal Pétain :
« Veuillez croire, Monsieur le maréchal, que nous ne sommes ni des anarchistes ni des illuminés mais seulement des étudiants, c'est-à-dire des jeunes qui ont plus que tout autre le devoir de réfléchir, de juger et de penser avant d'agir. Notre attitude de résistance à des ordres manifestement contraires à tous les droits les plus certains est parfaitement conforme à la doctrine de nos grands juristes français [...], aussi bien qu'à la morale de ces maîtres qui jadis illustrèrent notre université parisienne. Nous ferons tout pour échapper à l'enrôlement dans la machine de guerre allemande [...]. Il ne manque pas chez nous de forêts et de montagnes accueillantes pour attendre l'heure prochaine où nous prendrons place dans l'armée française de la libération nationale. Quant à ceux qui seront contraints de partir ils porteront en Allemagne une volonté farouche de travailler [...] à la destruction du potentiel de guerre, moral et matériel de notre implacable ennemi »46.
Cette attitude des « étudiants de Paris » face à la mise en place du STO n'est sûrement pas pour surprendre les autorités de Vichy. Elle n'implique pas obligatoirement que les étudiants qui refusent le STO rejoignent immédiatement et systématiquement les rangs de la résistance. Pour cela faut-il en avoir réellement la volonté et trouver le contact avec les réseaux. Beaucoup, tous comme les autres jeunes concernés, ne firent que se cacher pour échapper au départ en Allemagne, et ce n'est souvent qu'au bout de longs mois que certains prirent les armes dans les différents maquis de France. Il était exceptionnel, comme cela se fit à l'École Normale de la rue d'Ulm en juin ou juillet 1943, qu'un André Mandouze débarquât sous prétexte d'une conférence anodine devant le groupe Tala pour dans la réalité donner des indications précises et pratiques sur les itinéraires pour rejoindre des maquis47. En fait, les étudiants résistants s'illustrèrent plutôt dans le renseignement, la diffusion de tracts, la collaboration à des journaux clandestins. Ce n'était d'ailleurs pas sans risque comme le fait remarquer René Rémond :
« Recueillir des informations, cela signifiait circuler aux abords d'installations militaires allemandes, d'aérodromes, repérer les avions, rassembler toute sorte de renseignements, depuis l'activité des centrales électriques jusqu'à la circulation des camions, etc. Certaines de ces informations ont, je crois, rendu service et contribué à orienter des bombardements sur des installations allemandes. Dans ces activités, nombre de nos camarades ont été repérés, dénoncés, arrêtés, déportés »48.
Mais la Résistance ne fut pas pour tous les étudiants qui s’y livrèrent un simple combat contre l’occupant. L’engagement reposait souvent sur des convictions profondes qui se manifestaient dans le refus clair du fascisme et du nazisme au nom des valeurs républicaines. De ce fait, chacun était convaincu que la victoire ne manquerait pas d'offrir des perspectives nouvelles. Beaucoup puisèrent dans cette expérience hors du commun des philosophies sociales, religieuses et politiques qui contribuèrent à orienter idéologiquement le milieu étudiant de l'après guerre.
C'est donc le refus de la défaite et surtout de l'occupation étrangère qui constitue le premier sédiment de toute forme de résistance étudiante. Le gouvernement de Vichy n'est pas dans l'ordre des préoccupations premières. Le combat, note Annie Kriegel, n'était pas du ressort de « ces guerres franco-françaises » comme toute l'historiographie française des années 80-90 peut le faire croire49.
« Certes, poursuit-elle, nous, jeunes « combattants de l'ombre », avions à nous prémunir non pas contre le gouvernement de Vichy en général dont nous nous contentions d'ignorer l'existence, mais contre les authentiques «collaborateurs » de la milice; il ne nous serait pourtant pas venu à l'esprit que nous menions autre chose qu'une guerre - non pas civile mais mondiale - où l'ennemi, redoutable, féroce, qui commandait tout et dont tout procédait, c'était l'occupant, le “ Boche ” »50.
Ainsi, nous semble-t-il, que l'une des valeurs qui sous-tend tout engagement est le patriotisme.
C’est un patriotisme régénéré par l'épreuve dont l'histoire du pays porte, de la Révolution française à l'Occupation allemande en passant par la Commune et la Première Guerre mondiale, le témoignage périodique qui explique qu'entre 1940 et 1944, le clivage politique ne fut pas aussi marqué qu'on a bien voulu le dire. Si majoritairement les résistants peuvent s'identifier à une gauche démocrate-chrétienne, socialiste et communiste, les représentants d'une droite libérale et républicaine n'en sont pas, et de loin, totalement absents. Bien des éléments venus de l'Action française et des autres ligues de l'entre-deux-guerres rejoignirent les combattants de l'ombre. Les itinéraires personnels de Claude Roy ou de Maurice Clavel en témoignent. Le général de Gaulle, lui-même, n’a jamais prétendu être un homme de gauche. Et pourtant, il fut parmi les premiers, sinon le premier, à refuser la défaite et à appeler à la résistance. Quand les étudiants et les lycéens manifestent sur les Champs-Élysées le 11 novembre 1940, c'est aux cris de « Vive la France », « Vive de Gaulle », « À bas Hitler » et la Marseillaise est entonnée à plusieurs reprises avant que les troupes allemandes ne chargent. C'est autour de la patrie, en opposition à l'occupant, que s'agrègent des hommes et des femmes qu'en d'autres circonstances tout aurait séparé pour mener le combat de la liberté. Si pour nombre de ces étudiants résistants le maréchal Pétain est progressivement devenu le symbole d'une certaine collaboration, ce n'est pourtant pas en luttant contre Vichy qu'on parviendra à libérer la France mais bien en poursuivant le rassemblement des énergies nationales pour bouter l'Allemand hors des frontières. Les accents les plus sincères et les plus émouvants de ce patriotisme des lycéens et des étudiants nous les trouvons dans les dernières lettres que certains purent envoyer à leurs parents avant de tomber sous les balles des pelotons d’exécution.
Tous affirment avoir combattu pour la liberté, pour que vive la France, comme ce lycéen de première du lycée Buffon de Paris, Lucien Legros, condamné à mort ainsi que quatre de ses camarades pour des attentats à répétition contre les soldats allemands :
« Mes parents chéris, mon frère chéri, je vais être fusillé à 11 heures, avec mes camarades. Nous allons mourir le sourire aux lèvres, car c'est pour le plus bel idéal. J'ai le sentiment, à cette heure, d'avoir vécu une vie complète. Vous m'avez fait une jeunesse dorée; je meurs pour la France, donc je ne regrette rien. Je vous conjure de vivre pour les enfants de Jean. Reconstruisez une belle famille... »51.
La liberté et la patrie, deux termes indissociablement liés dans l'esprit de ces jeunes résistants. Ce sont d'ailleurs ces lettres qui sont lues à la radio de Londres quand elles arrivent à franchir la Manche dans les maigres bagages de ceux qui rejoignent la France libre. Il en existe des dizaines, peut-être plus, qui traduisent l'état d'esprit de tous ces jeunes résistants52. Pourquoi jusqu'ici ne pas les avoir lu, pour ce qu'elles disaient, dans la simplicité de l'expression ? C'est de la France qu'elles parlent, d'une France qui refuse l'occupation étrangère et qui garde, à l'image de tous ces jeunes, la certitude de la victoire du droit et de la justice sur le nazisme. L'un des camarades des quatre «normaliens» de Dijon, entrés en résistance mais exécutés par les Allemands pour l'exemple après un attentat au Foyer du soldat allemand, écrivait quelques années plus tard :
« Derrière nos rideaux tirés, comme des conspirateurs, nous parlions de Pascal ou de Molière. Et Pascal et Molière, comme Henri IV ou la Commune, nous démontraient l'impossibilité de la victoire allemande. Telle la déesse égyptienne cherchant à travers le monde les membres épars de son époux, nous retrouvions la patrie dans tous les chapitres de notre histoire, dans les pays les plus perdus de notre atlas, sous les plus vieux mots de notre langue »53.
Ce patriotisme est aussi associé étroitement à l'idée de République. Ce n'est d'ailleurs pas seulement une question institutionnelle même si un certain nombre de résistants ont pu élaborer des projets constitutionnels avant la Libération du pays54. Il s'agit plus sûrement d'un idéal affirmé face aux vicissitudes du présent. En 1943, dans Les Cahiers Politiques (organe clandestin du Comité général d'études de la Résistance), Marc Bloch oppose monarchie et république.
Il considère la première comme « le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination », alors que la République est au contraire pour lui « le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C'est elle qui en 1793 a chassé l'invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l'ennemi le sentiment français, c'est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l'unanimité française [...]. Dans la mesure où l'on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la République, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur, et se sentaient déjà menacés par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c'est spontanément que le cri de « Vive la République ! » est venu sur leurs lèvres. La République est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l'effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l'ont aujourd'hui prouvé : l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l'effet d'un seul et même mouvement. [...] Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c'est-à-dire sans République »55.
Ce que Marc Bloch, pédagogue et grand professeur, répète là à destination de tous les combattants de l'ombre, jeunes ou moins jeunes, ce sont les leçons de cette école de la République : liberté, égalité, souveraineté du peuple. C'est en définitive cette culture républicaine inculquée par ceux que Péguy appela « les hussards noirs de la République » qui constitua le terreau idéologique de la Résistance. Soixante ans d'enracinement républicain ne pouvaient pas sombrer corps et biens dans les eaux tumultueuses de la Révolution nationale. Cette République, née dans la tourmente révolutionnaire et qui pour tous ces jeunes gens incarnait face à l'envahisseur la patrie, ne pouvait s'accommoder de la servitude, à plus forte raison expiatoire. Un peu comme ces Grecs face aux Perses, lors des guerres médiques, c'était une certaine idée de la civilisation qu'ils défendaient face à la barbarie : cet humanisme qu'ils avaient appris à aimer pendant leurs études et qui constituait, au-delà de toutes les différences idéologiques, le symbole de leur refus et le fond commun de leur unité. Patrie et République étaient bien au coeur de cet « esprit de la Résistance » qui rendraient impossible dans la France de la Libération toute aventure totalitaire et qui allaient, par la même occasion, donner au mouvement étudiant renaissant son caractère volontairement démocratique et unitaire. Mais cette génération étudiante de la résistance était nourrie par ailleurs d'idéologies contradictoires qu'incarnaient des organisations comme la JEC ou toutes celles d'obédience communiste qui drainèrent beaucoup de nos étudiants résistants.
D'autres valeurs, d'autres représentations trouvaient leurs sources dans le cadre d'une organisation comme la JEC, qui avait pignon sur rue, mais qui n'en fournit pas moins un fort contingent de résistants étudiants.
Fondée en 1929, autour de Louis Chaudron, Paul Vignaux et Henri-Irénée Marrou, la Jeunesse étudiante chrétienne appartient à un ensemble de mouvements d'Action catholique regroupés dans l'ACJF (Association catholique de la jeunesse française). Comme pour son aînée, la JOC, elle participe à cet « apostolat du semblable par le semblable » en s'impliquant concrètement dans le milieu étudiant. « Nous referons chrétiens nos frères » proclament fièrement tous ces mouvements d'Action catholique. Avec environ 20 000 adhérents en 1940, recrutés en majorité dans les lycées mais aussi dans les facultés, la JEC est néanmoins le plus petit mouvement d'action catholique. Ce qui ne l'empêche pas d'être très actif en milieu scolaire et universitaire où elle joue à la fois, comme l'a étudié Alain-René Michel, un rôle spirituel, civique et social56. La spiritualité jéciste puise à trois grand thèmes : le christocentrisme, l'inspiration ignatienne et l'héritage franciscain. De fait le premier commandement du jéciste : « le jéciste ne s'appartient pas, il appartient au Christ » implique que le jeune étudiant chrétien est tenu d'être en union avec le Christ et que sa vie doit par conséquent s'apparenter à une imitation de celle de Jésus. Le caractère personnel et intime du dialogue que le jéciste entretient avec le Christ n'exclue pas, bien au contraire, une dimension communautaire de la vie spirituelle. Méditer l'Évangile et prier en équipe, sont des exercices spirituels fréquents. Cependant par son caractère volontariste, sa mystique de la vocation et surtout par ses méthodes - pratique intensive de la retraite et des récollections - cette spiritualité est aussi d'inspiration ignatienne. Pour s'en convaincre ne suffit-il pas de constater que les aumôniers nationaux sont presque tous des jésuites ? Fidèles à leur tradition éducative, ils furent souvent d'un point de vue pédagogique des innovateurs appréciés par tous ces jeunes militants chrétiens auxquels ils apportèrent, au-delà de la spiritualité, une méthode pour pénétrer le milieu étudiant. A cette inspiration ignatienne s'ajoute encore l'héritage franciscain. Sensible à travers l'image que se font les militants d'un Christ proche, simple et pauvre, cette tradition est peut-être encore plus remarquable dans la spiritualité de la Route. Route personnalisée et représentée comme un véritable itinéraire spirituel, lieu privilégié de la rencontre avec Dieu mais aussi avec les hommes57.
Ecole spirituelle, la JEC est aussi une école civique. En refusant l'engagement politique que lui proposent la droite et l'extrême droite dans les années trente, elle se désolidarise d'un catholicisme conservateur. Ce qui constitue, par là-même, une attitude en matière civique lourde de conséquences politiques. La JEC s'inspire largement de la pensée de Jacques Maritain et demeure fidèle à l'attitude de l'ACJF depuis la condamnation de l'Action française par le pape en 1926. Aussi s'inscrit-elle dans une stratégie « pie-onzienne » de rupture avec l'école du « politique d'abord » mais « par cette volonté de désolidariser le catholicisme des conservateurs et de l'Action française, elle manifeste un très net glissement vers la gauche »58. Ne pas faire de politique pour la JEC est loin d'être une attitude neutre. Mouvement de milieu, la JEC est par essence encore une école sociale : « Sociaux parce que catholiques » proclamait Henri Bazire, président de l'ACJF de 1899 à 190459. L'information sociale figure, dans les années trente, en bonne place dans les journaux jécistes qui tiennent ainsi à sensibiliser à la question sociale des militants venant souvent de milieux aisés et conservateurs. Enquêtes sur la misère populaire et conseils de lecture (les publications de l'Action populaire) abondent et contribuent à faire d'un changement de société l'objectif des futurs citoyens formés par la JEC.
Cette formation spirituelle, civique et sociale ne fut pas sans conséquence quand il s'agit pour les jécistes de se déterminer face aux épreuves du temps. Si pour la question du nazisme la cause fut entendue assez tôt, puisque la JEC dénonça l'importance du racisme et l'antichristianisme profond de la « doctrine » hitlérienne dès le milieu des années trente, il n'en fut pas de même pour le régime de Vichy auquel elle apporta son soutien jusqu'à la fin de l'année 194260. Guère éloignée de l'idéologie vichyssoise, elle entend en s'inscrivant pleinement dans la Révolution nationale l'orienter dans un sens chrétien et empêcher le nazisme de s'en emparer. Aussi participe-t-elle, non sans une certaine ferveur, à l'édification de cette «communauté des étudiants». Elle veut d'ailleurs en être le moteur. Des équipes de travail sont mises en place dans la plupart des facultés à l'initiative presque exclusive de la JEC. Les « camps étudiants » qui ont pour vocation de découvrir et de former des chefs pour la « communauté » sont de son ressort. Messages peut fort légitimement affirmer qu'au terme de l'année 1941-1942, « la JEC n'a pas été absente de la vie corporative. Toutes ses réalisations ont essayé de créer un esprit corporatif dans la Faculté... »61. Assumer et représenter le milieu est une des vocations de la JEC. En étant le premier organisme étudiant dans l'Enseignement supérieur, ne réussit-elle pas au-delà de toute espérance ? Cependant l'évolution du régime de Vichy, à partir de 1943, conduit le mouvement d'action catholique étudiant sur le chemin de l'opposition. Les autorités de Vichy, sous l'impulsion notamment de Marcel Déat (Ministre du travail et de la solidarité nationale du gouvernement Laval) reprochent aux étudiants de ne pas prendre leur part de souffrances communes. Le STO auquel tentent d'échapper de nombreux étudiants est évidemment au coeur de ce qui devient une vraie polémique puisque André Rauget (Secrétaire général) répond : « N'ayons pas la maladresse d'aider ceux qui veulent tuer l'intelligence »62. C'est bien l'évolution totalitaire du régime que le Secrétaire général de la JEC condamne au terme d'une prise de conscience lente mais irrévocable. N'oublions pas tout de même que l'adhésion à la Révolution nationale avait été sélective. La JEC a toujours refusé l'exclusion de ceux que Vichy appelle « l'anti-France » (francs-maçons, communistes, juifs). Ainsi, les mesures antisémites de l'été 1942 et la mise en place du STO accentuèrent-elles la distance entre la JEC et le régime. Le 20 novembre 1942, la JEC annonce à ses militants qu'« il n'existe plus aucun devoir de loyalisme certain envers le gouvernement de Vichy »63. Les relations entre le gouvernement de Vichy et le mouvement d'action catholique n'iront plus désormais qu'en se dégradant. La revue Messages est interdite en mai 1943 pour avoir rendu publique la protestation de l'ACJF contre le STO. Claude Julien qualifie alors la politique du gouvernement de « révolution avortée »64. Les jécistes pouvaient désormais grossir les rangs d'une résistance active à l'occupant nazi même si officiellement leur mouvement n'en franchit pas le seuil car, comme le souligne Alain-René Michel, ses dirigeants ne voulaient pas « prendre la responsabilité d'engager dans une action périlleuse des jeunes qui lui sont venus et lui ont été confiés dans un autre but »65. Certains rejoignent, comme Gilbert Dru (jéciste de la Faculté des Lettres de Lyon mais en rupture de ban avec la JEC depuis 1941, mort en déportation) l'équipe lyonnaise de Témoignage Chrétien, d'autres comme Jean Bourdarias entrent à l'OCM. Les plus nombreux, à l'image de André Rauget ou René Rémond font du renseignement. Jean-Marie Domenach et Gilbert Dru, à Lyon, mettent sur pied le Comité Inter-fac chargé d'assister les étudiants qui veulent se soustraire au STO.66. S'il est encore difficile d'évaluer le nombre de jécistes entrés en résistance, il n'est pas exagérer d'affirmer qu'à partir 1943 ils furent relativement nombreux. Leur formation spirituelle, civique et sociale n'était pas étrangère à cet engagement. On peut même affirmer que le mouvement d'action catholique étudiant fut une forme de « propédeutique à la Résistance »67. En mettant l'accent dès les années trente sur le danger nazi, en le reformulant à maintes reprises pendant la période de l'occupation, la JEC aidait ses militants à comprendre le sens d'un combat qu'ils auraient fatalement à mener. Nourris d'un humanisme chrétien à toute épreuve, les jécistes se retrouvent autour d'une conception de la démocratie liée à la liberté. Ils ont de ce fait la ferme conviction qu'il n'existe pas de société viable en dehors d'un consensus librement exprimé. Cette culture chrétienne, qui rejette le catholicisme conservateur fait de soumission à l'autorité et aux événements d'une vie, qui refuse toute concession à la discrimination de quelque nature qu'elle soit, qui place l'homme face à Dieu dans un rapport direct et confiant et pousse par l'action du groupe à la compréhension et au partage de la foi, ne pouvait à terme qu'entraîner ses adeptes sur les chemins du refus de la défaite, de l'occupation allemande et des lois antisémites. La résistance fut ainsi chrétienne en partie grâce à tous ces jécistes qui la peuplèrent et surent insuffler cet esprit profondément démocrate-chrétien qui perdurera politiquement à la Libération en un parti politique, le Mouvement des républicains populaires, dont un des principaux fondateurs, Maurice-René Simonnet, fut Secrétaire général-adjoint de la JEC entre 1940 et 1941 et qui comptait dans ses instances dirigeantes de nombreux anciens de la JEC68. De la même manière quand il s'agit de redonner vie à un mouvement étudiant après guerre, les jécistes auréolés du prestige de la Résistance, dotés d'une idéologie et d'une méthode solide ainsi que d'une bonne connaissance du milieu, ne pouvaient être écartés. Mieux, la réflexion menée entre 1940 et 1944 contribua à influencer durablement le syndicalisme étudiant en faisant aux militants de la JEC, à la fin des années quarante et dans les années cinquante, une place de choix au sein de l'UNEF.
De toutes les idéologies qui nourrirent une « résistance étudiante », ce fut peut-être le communisme qui fut la plus prégnante, dans la mesure où elle eut pour nombre d'étudiants l'attrait de la nouveauté. Nous avons déjà remarqué le rôle que joua à Paris l'Union des Étudiants et des Lycéens Communistes dès l'été 1940. Beaucoup rejoignirent une résistance plus active au sein de réseaux qui se mirent en place dans l'année 1941-1942, quand le Parti Communiste, après l'attaque allemande sur l'U.R.S.S. de juin 1941, opta clairement et sans aucune réserve pour la Résistance69.
Si les jécistes étaient déjà relativement nombreux dans l'Université, les étudiants communistes, eux, constituaient des troupes bien maigres de l'avis de tous les observateurs de l'époque70. L'École Normale de la rue d'Ulm ne faisait pas exception à la règle.
« Nous avions en effet des camarades dont les options politiques se référaient à la philosophie marxiste, mais ils étaient peu nombreux » remarque René Rémond, avant d'ajouter : « La lecture de Marx était encore peu répandue à l'époque. Je me souviens de la surprise de tels d'entre nous à entendre un de nos camarades dire en 1943-44 son admiration pour Lénine. Ce n'est pas alors une opinion courante. L'histoire du communisme et de l'U.R.S.S. restait une histoire mal connue, contestée, discutée. Ce n'est qu'à partir de la Libération que le marxisme s'est imposé en France, comme un fait culturel et pas seulement politique »71.
Cependant si ces normaliens ne sont guère préoccupés par la philosophie marxiste, ils ne se désintéressent pas pour autant du communisme sur le plan politique. Son histoire, « ses fluctuations », « la rencontre qu'on pouvait en faire dans la Résistance »72 les obligent à en faire l'examen. C'est souvent ainsi que pour ces jeunes intellectuels s'effectue le premier contact, non pas avec le communisme, mais avec les communistes. Les lectures suivront s’ils intègrent une organisation communiste de résistance.
Ces dernières à destination des jeunes se mirent en place essentiellement à partir de l'année 1942. Le Front national des étudiants fut créé cette année-là. Il avait pour but de rassembler et de dépasser un simple mouvement de protestation contre l'occupation allemande afin de s'intégrer à une action plus vaste et plus rigoureuse. Son recrutement allait, par nécessité, bien au-delà de la sphère communiste. Parmi les étudiants qui s'y retrouvent, beaucoup ne sont pas communistes. Madeleine Riffaud se souvient :
« Rainer le dit plus tard : elle aurait aussi bien pu s'engager dans une autre organisation que le Front national, avec les gaullistes ou dans un réseau chrétien, si avec eux elle avait d'abord trouvé la liaison. Elle cherchait un organisme, une structure qui se battait pour libérer son pays, la France, de l'occupation. Le hasard, le sanatorium, l'amitié (amoureuse) l'aiguillèrent ainsi. Elle fut donc parisienne, étudiante sage-femme et, peu à peu active dans la Résistance »73.
Un étudiant de philosophie à la faculté des lettres de Lille et jeune professeur dans la petite ville du Quesnoy, André Stil, entre lui aussi au Front national pour les mêmes raisons et participa à la libération de sa ville les armes à la main74. Tous les deux n'étaient pas communistes en intégrant le Front national. On ne leur demandait d'ailleurs pas leur adhésion. Mais tous les deux le devinrent dans et par la Résistance. Ce n'était pas l'attraction d'une idéologie qui les avait motivés pour rejoindre les rangs d'une résistance communiste mais plutôt les hasards d'une vie, de rencontres qui s'accompagnaient souvent d'un patriotisme à toute épreuve. Dans Le bonheur du manchot, Jean-Pierre Chabrol raconte comment après avoir fui la Khâgne de Louis-le-Grand où il avait été admis en 1943, il rejoint un maquis de ses Cévennes natales. Loin des grands centres universitaires, il y rencontre le «peuple» et devient communiste sur un mode freudien :
« Je ne me hissais plus jusqu'à la prestigieuse rue d'Ulm, je tombais dans le peuple, le vrai, celui qui patoise, écorche le français, crache sur les « beaux messieurs ». Je me suis vite senti dans l'obligation de me faire pardonner mon enfance protégée, mon éducation, mon instruction, mes parents mêmes. Ce n'était pas dit, vivre jour et nuit dans la paille des granges au milieu des mineurs et des paysans suffisait. D'abord, j'y étais le seul rejeton de petits-bourgeois. J'ai donc oublié mon père »75.
Ainsi Jean-Pierre Chabrol, comme ceux que nous avons cités précédemment, appartiennent-ils à cette génération d'étudiants et d'intellectuels qui rencontrèrent le Parti communiste dans la Résistance et qui, après-guerre, poursuivirent plus ou moins longtemps leur idylle de jeunesse. Un certain nombre, à l'image d'Annie Kriegel, d'Edgar Morin, devinrent des intellectuels de renom, ce qui permit d'ailleurs au Parti communiste d'en tirer quelque gloire quand,au début des années cinquante, il arborait fièrement, en plus du titre du parti des « 75 000 fusillés », celui du « parti de l'intelligence ».
A en croire les témoignages dont nous disposons, nombreux furent donc les étudiants qui trouvèrent le Parti communiste dans la Résistance : au Front national pour Madeleine Riffaud et André Stil, à la JC-MOI pour Annie Kriegel dont elle devint rapidement, du fait des circonstances souvent dramatiques du combat de l'ombre, la responsable pour tout Grenoble, l'Isère et les Alpes76, aux Jeunesses Communistes puis au MRPGD pour Edgar Morin77. Cependant rejoindre un mouvement communiste de résistance n'implique pas que l'on soit communiste. Aussi comme le fait remarquer Annie Kriegel : « Il faut un apprentissage. Avant d'être communiste, il faut le devenir »78. Comprendre pourquoi et comment on devient communiste, par quel processus d'acculturation on passe dans ces années noires quand on est un jeune étudiant qui veut prendre sa part au salut de la nation doit nous permettre de mieux mesurer l'influence communiste sur le milieu étudiant à la Libération.
Tout engagement est un acte individuel qui procède toujours de raisons personnelles difficiles à décrypter mais quand c'est en nombre qu'une génération s'engouffre dans un mouvement d'idées, il doit bien y avoir quelques motivations collectives qui dépassent le simple examen individuel. Nous avons déjà à plusieurs reprises ouvert des pistes pour une meilleure compréhension. La première de toute est évidemment la situation tout à fait exceptionnelle créée par la défaite et l'occupation. Son refus pousse progressivement vers la Résistance nombre d'étudiants. Peu nombreux aux premiers jours, les communistes n'en sont pas moins actifs et organisés par une expérience plus longue que d'autres de la clandestinité. A partir de 1942, ils multiplient les organisations de jeunesse résistantes et développent ensuite pour les contrôler une stratégie unitaire à travers les Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP) qui se voulaient être chez les jeunes le pendant du CNR pour les adultes. Cependant le degré de contrôle était tel que le FUJP resta seulement représentatif d'une jeune résistance communiste.
C'est, à notre avis, plus que leur nombre ou leur réelle représentation, leur capacité d'organisation qui permit de drainer beaucoup de jeunes vers les mouvements communistes. Le premier contact est souvent plus facile, les militants chargés de recruter plus entreprenants. A tel point qu'à Lyon, les chrétiens résistants pourtant nombreux se méfient des débordements communistes. Quand Edgar Morin et deux de ses amis rédigèrent une lettre ouverte de protestation à propos du STO au maréchal Pétain, sur le modèle de celle des étudiants de Paris, ils se heurtèrent à leurs camarades talas qui « se méfiaient de tout ce qui venait des communistes »79. Du coup, Morin s'en alla demander à Louis Martin-Chauffier de réécrire cette lettre. Mais rien n'y fit, « les talas toujours méfiants : - ça sent le communiste... - Et pourtant c'est un grand chrétien qui l'a écrite. Ils ne nous croyaient pas »80. Est-ce donc tout à fait un hasard, comme elle semble le dire, si Madeleine Riffaud entre d'abord en contact, dans ce qu'elle appelle «le premier maquis de France» (Paris) avec une organisation communiste ? Il est évident qu'à l'examen, nous pouvons émettre quelques nuances.
Le deuxième élément fondamental qui contribua à gonfler les effectifs d'une résistance étudiante communiste fut la victoire de l'armée soviétique à Stalingrad. Pour tous ceux qui écoutaient Radio Londres, et ils étaient nombreux, la bataille de Stalingrad n'eut aucun secret. La résistance héroïque, l'âpre et douloureux combat rue par rue, maison par maison, et puis l'offensive en tenaille, l'encerclement de l'armée de von Paulus et finalement sa reddition ce 2 février 1943 ouvraient des perspectives de victoire finale à peine imaginables quelques mois plus tôt et affichait enfin la supériorité du communisme sur le nazisme. Edgar Morin exulte :
« Stalingrad balayait pour moi et sans doute pour des milliers comme moi, critiques, doutes, réticences. Stalingrad lavait tous les crimes du passé quand il ne les justifiait pas. La cruauté, les procès, les liquidations trouvaient leur finalité dans Stalingrad. La retraite de 1941, les malheurs, les angoisses, tout cela aboutissait au piège génial de Staline. Staline s'identifiait à la ville de son nom, celle-ci à l'usine Octobre rouge avec ses ouvriers en armes, l'usine à la révolution d'Octobre 1917, et tout cela à la liberté du monde, à la victoire enfin en vue, à tous nos espoirs, à l'avenir radieux »81.
Ainsi fonctionna chez beaucoup cet « effet Stalingrad » qui balayait les hésitations, regonflait les ardeurs et contribuait incontestablement à rafraîchir l'image des communistes. Pour la première fois, l'armée allemande battait en retraite sur le sol européen. Plus que le débarquement en Afrique du Nord et la victoire des Britanniques à El Alamein en 1942, Stalingrad fit figure de tournant de la guerre pour tous les combattants de l'ombre qui voyaient leur sacrifice justifié. Et parmi eux, les communistes recueillaient en héritage ce prestige inespéré de la victoire soviétique. Pourtant une question obsède toujours Edgar Morin, quand à l'initiative de Clara Malraux, il rejoint le Mouvement de résistance des prisonniers et déportés pour devenir une sorte de «permanent» du parti : « le cinq juin, je mis le point final à mon journal intime sur cette phrase: «Besoin d'action ou conviction profonde ? Je ne sais pas dans quelle mesure l'un s'est mélangé dans l'autre. On verra ça plus tard, dans quatre ou cinq ans »82. Comment l'historien pourrait-il se substituer au témoin et trancher ? Une prudente déontologie nous oblige à insister simplement et modestement sur la complexité de tout engagement. L'un se mélange toujours dans l'autre, c'est le propre de toute histoire.
Mais on ne devient pas communiste seulement par la pratique ou l'engagement, la théorie joue aussi un rôle fondamental. Ces organisations de jeunes résistants ont constitué autant de lieux où l'étudiant idéologiquement inculte a pu se familiariser avec des rudiments de marxisme. Cette éducation était d'ailleurs dans l'esprit des dirigeants de ces mouvements une priorité surtout lorsqu'il s'agissait de former des cadres. Annie Kriegel peut ainsi citer un bulletin clandestin, La Vie de la MOI de janvier 1944, où l'on peut lire au chapitre 5 consacré aux problèmes du parti :
« L'élargissement continu du travail et des tâches toujours nouvelles qui se posent devant notre mouvement nous amènent parfois à désigner à différents postes de responsabilité des camarades insuffisamment formés politiquement. Pour mieux aider ces nouveaux camarades, nous inaugurerons une école par correspondance. Les instructeurs interrégionaux doivent inciter tous les cadres régionaux et des sections de différents secteurs à participer à cette école »83.
Cette école par correspondance n'a probablement jamais vu le jour tant la rotation des « cadres » était importante. Comme le fait remarquer Annie Kriegel, quand on parle de «cadres», c'est en fait de tout le monde qu'il s'agit dans la mesure où « les chutes » sont nombreuses et que l'efficacité de l'action clandestine oblige à renouveler souvent les équipes afin qu'elles ne se fassent pas repérer. Toujours est-il qu'un peu partout dans ces maquis communistes on va « lire Marx dans la forêt »84.
L'ardente obligation d'acquérir une culture marxiste se traduisait souvent sous la forme de réunions nocturnes par petits groupes. Le faible nombre de cadres plus instruits que les autres donc aptes à organiser la séance obligeait dans la plupart des cas à déroger aux règles de sécurité élémentaires de la vie clandestine en réunissant, comme cela se pratiquait à Grenoble pour la J.C.-MOI, trois groupes de trois personnes pour suivre ces « cours »85. Cinquante ans après, Annie Kriegel a le sentiment d'avoir reçu là une formation marxiste des plus rudimentaires. Tout juste une sensibilisation, qui ne lui a pas laissé, apparemment, des souvenirs impérissables. A-t-elle lu une biographie de Marx ou une analyse de sa pensée ? Qui en était l'auteur ? Un certain Cohen, ou alors Max Raphaël, ou encore Jacques Rennes qui avait publié en octobre 1938, un Exposé du marxisme aux Éditions Liberté ? Il semble donc qu'elle n'ait lu aucun des grands textes de Marx ou encore de Lénine à cette époque. Sa connaissance de Marx se limitait à une littérature de seconde main appartenant à ces « débris sauvés de la « littérature » publiée par les Éditions Sociales internationales d'avant-guerre et fâcheusement mêlés d'auteurs qui sentaient le soufre »86. Cependant cette formation est souvent plus pratique que « livresque » puisqu'elle dépasse largement le stade de la culture pour atteindre à celui de l'identité. Devenir communiste c'est aussi penser, agir en communiste. Aussi consacre-t-on l'essentiel du temps à la pratique d'exercices particuliers. Rhétorique et dialectique sont au cœur de toute formation militante. Soldats, ces jeunes communistes l'étaient par les armes mais aussi par le verbe. Deux exercices sont particulièrement prisés.
« Le premier : écouter, commenter et discuter un rapport en trois points présenté par le responsable politique. [...] mais en trois points correspondant aux trois échelles où devait se situer successivement l'analyse pour établir un diagnostic final de situation: l'échelle internationale, l'échelle nationale, l'échelle locale »87.
Exercice très efficace qui donne aux marxistes l'apparence d'une supériorité dialectique sur leurs détracteurs. Ne sont-ils pas capables d'analyser brillamment et «rationnellement» n'importe quelle situation et d’en tirer dans la minute qui suit tous les enseignements ? C'est d'ailleurs cette vocation à l'analyse totale qui fait du communisme une culture totalitaire qui nie tous les autres systèmes de référence. Et ce socialisme, que d'aucuns ont appelé scientifique, n'a de rationnel que sa volonté et sa méthode pour soumettre l'individu au collectif au nom d'un rêve qui, dès qu'il s'incarne, tourne au cauchemar.
« Le second exercice était d'utilité encore plus immédiate. Il s'agissait de lire et discuter des textes plus élaborés qui portaient sur la politique communiste dans ces perspectives à court terme »88.
Cet exercice est à double but : informer les militants des positions du parti et les convaincre qu'elles ne peuvent être que justes. Il permet aussi de maintenir par rapport à la direction ses militants dans une forme étudiée de dépendance. Toute prise de position locale ne peut être effectuée qu'en symbiose avec la direction centrale. Une bonne compréhension des décisions du centre porte la garantie que, sur le terrain, elles seront fidèlement exécutées.
Ainsi à défaut d'apporter à l'étudiant résistant une connaissance étoffée de la philosophie marxiste, cette vie de clandestinité dans une organisation communiste n'en forge pas moins une identité communiste qui résista souvent longtemps aux preuves de l'histoire. Mais toutes les formations ne se ressemblaient pas. C'est à la Maison des étudiants de Lyon qu'Edgar Morin alla approfondir son marxisme. Plus informelle, moins exclusive peut-être, elle s'effectuait au gré d'un voisinage riche en personnalités diverses : d'Albert Camus aux journalistes de Marie-Claire en passant par Louis Martin-Chauffier ou Georges Szekeres. Plus âgé qu'Annie Kriegel, Edgar Morin s'était éveillé à la politique avant-guerre. Il avait au cours de l'hiver 38-39 assisté aux réunions des étudiants frontistes. En recherche comme beaucoup d'adolescents de son âge, il avait trouvé dans les idées de Bergery une forme de compromis qui résolvait ses contradictions internes :
« J'avais trouvé dans la Flèche un syncrétisme qui ficelait, assez lâchement du reste, les sentiments qui s'embrouillaient en moi : la fraternité antifasciste, la critique libertaire, le pacifisme, le rationalisme sceptique (l'acceptation de perspectives restreintes) de sorte que mon désordre intérieur se sentait à l'aise dans le désordre de la Flèche, tout en y puisant une impression d'ordre »89.
Mais la guerre qui éclate le ramène aux études. Dans une boulimie de compréhension, « Je voulais embrasser toutes les sciences sociales », il s'inscrit simultanément à la faculté des lettres (histoire), à la faculté de droit et sciences politiques. Les flots de l'exode le déposent à Toulouse où il devient un temps le secrétaire du Centre d'accueil des étudiants réfugiés. C'est là qu'au contact de camarades communistes, si l'action ne le tente pas encore, la théorie l'intéresse :
« Je me nourrissais d'histoire, de sociologie, de marxisme » et « Chose curieuse : les livres mis à l'index par le parti communiste, celui de Friedmann (De la Sainte Russie à l'U.R.S.S.) et le Retour de l'U.R.S.S. de Gide, les livres hérétiques, ceux de Malraux ou de Guérin, étaient ceux-là même qui nous conduisaient au communisme »90.
Mais c'est à Lyon, en 1942, qu'à vingt ans E. Morin franchit le seuil et « entre en communisme ». Ce ne sont pas les séances de formation collective qui marquèrent le néophyte mais la relation qu'il entretint avec Georges Szekeres, communiste hongrois, nourri de Hegel et formé par Lukacs. Ce dernier eut aussi une influence déterminante sur Hervé et Courtade. Toujours est-il que Geoges Szekeres l'oriente vers Hegel qui fut, à en croire les pages qu'il y consacre dans son Autocritique, une véritable révélation comme il en existe assez peu dans une vie. Il découvrait à la lecture du philosophe allemand « la contradiction comme fondement de la vie et de la pensée »91. Hegel lui fournissait désormais les clés d'une compréhension du monde qu'il résumait ainsi :
« J'avais toujours eu le sentiment que toute idée était à la fois vraie ou fausse, mais sans pouvoir formuler ce sentiment autrement que dans un relativisme général. Je pouvais savoir désormais que toute idée vraie était fausse dans la mesure où elle était figée, partielle, abstraite, que toute idée fausse était vraie dans la mesure où elle exprimait une parcelle de la totalité. La vérité, c’était la totalité. Et comme la totalité était toujours en mouvement, toujours inachevée, la vérité était en cheminement ininterrompu, elle se faisait et se défaisait. La dialectique, c’était l’effort pour adhérer à ce mouvement total. La dialectique affrontait les vérités contraires, faisait éclater leurs gangues, les entrefécondait dans le mouvement. [...] Mais je ne voyais pas que le danger de la dialectique était dans sa tendance naturelle à faire roue libre hors du réel, à résoudre les contradictions par des prestidigitations. Je ne voyais pas encore que l'intempérance et la sclérose sont les deux maladies mortelles de la dialectique, qui la transforment en jeu de concepts ou en répétition de maîtres-mots »92.
Si Annie Kriegel, à 16 ans, ne pouvait pas avoir atteint sa maturité intellectuelle quand elle rejoignait les Jeunesses communistes, il n’en était pas de même pour Edgar Morin. En 1942, à 20 ans, il avait déjà lu quelques textes essentiels et découvrait Hegel, mais le marxisme d'Edgar Morin était-il pour autant si différent de celui d'Annie Kriegel et de tous ceux qui fréquentèrent entre 1942 et 1944 les Jeunesses communistes ? Probablement pas dans la mesure où il y avait un fond de références communes donné par le parti et élargi par la curiosité intellectuelle de cette jeunesse étudiante.
Ce marxisme schématisé, cette « vulgate » comme l'écrit E. Morin nourrissait l'idéal et permettait de faire accepter la dictature stalinienne qu'aucun n'ignorait réellement mais qui, d'une certaine manière, se confondait avec la guerre et en annonçait aussi la fin prochaine. Les événements, à partir de l'année 1942-1943, semblaient conforter le mythe. Ce n'est donc pas en lisant Marx que l'on devient communiste dans une organisation de résistance du parti communiste semblent nous dire nos témoins93. Cependant il serait difficile de nier une certaine sensibilisation à l’œuvre du philosophe allemand par la lecture d'ouvrages de seconde main, par le débat aussi que la structure permet. La vie d'un étudiant résistant comporte souvent deux types d'activités : les licites et les illicites. Les soirées sont consacrées aux activités militantes et de résistance, tandis que dans la journée des plages horaires peuvent être ménagées pour suivre des cours et étudier en bibliothèque. La base d'un patrimoine culturel commun s'élabore ainsi. Venus d'horizons fort différents pour la plupart du temps, tous ces jeunes à la Libération donneront l'impression d'être coulés dans un même moule. Ils auront eux aussi appris dans la Résistance les vertus de l'organisation, des méthodes, le courage physique et politique, ainsi qu'une dialectique à toute épreuve. Ils seront souvent, à l'image d'Annie Kriegel, des dirigeants d'une rare compétence pour les organisations des étudiants communistes qui refont surface. Ils sauront aussi faire naître une presse communiste étudiante de qualité : Clarté, dont le premier numéro paraît en décembre 194794, toucha par la suite nombre d'étudiants bien au-delà de la stricte sphère communiste comme peuvent en témoigner l'importance de ses tirages dans les années cinquante et soixante95. Ce fut aussi autour de Clarté que s'agrégea, à la fin des années cinquante et au début des années soixante, une génération communiste contestataire promise, tout au moins pour une partie de ses membres, à une certaine célébrité. Il est indéniable que la Résistance offre en héritage au monde étudiant, jusque là bien imperméable, un rameau fort étoffé et vigoureux de communistes qui alla, comme pour les jécistes, nourrir deux décennies durant le mouvement étudiant.
Ainsi les itinéraires d'une refondation d'un mouvement étudiant sur le modèle avoué du mouvement ouvrier prennent-ils leurs origines dans les combats de la Résistance. De la manifestation des Champs-Élysées du 11 novembre 1940 aux différents maquis sur le sol français en passant par le refus du STO, les étudiants français construisaient, sans quelquefois s'en rendre compte, la matrice d'un renouveau syndical et politique. Le refus de l'occupation allemande, un patriotisme juvénile mais ardent, un certain sens de la République puisé aux sources d'un humanisme bien compris constituèrent le patrimoine commun de cette jeunesse résistante, certes minoritaire dans le milieu étudiant, mais dont les idées triomphèrent malgré tout. Au-delà de ces points communs, les options idéologiques qui en découlaient n'en divergeaient pas moins. Du christianisme au communisme, elles modelaient le futur visage d'un milieu qui s'était purgé de ses éléments les plus à droite. Dans ce contexte, faire renaître l'UNEF comme organisation représentative du monde étudiant, c'était choisir non pas le chemin de la facilité mais plutôt celui de l'efficacité. C'était aussi donner au renouveau syndical une teinture plus chrétienne et socialiste que communiste. En effet, dans une première période, les communistes se regroupèrent à l'UPOE avant de donner naissance à l'UJRF. Ils constituèrent ainsi, jusqu'au milieu des années cinquante, une forme de groupe de pression sur le flanc gauche de l'UNEF sans pouvoir, à cause de leur faible représentation au sein du syndicat étudiant, réellement participer aux décisions. Les enseignements de la guerre orientèrent donc le syndicalisme étudiant vers un rejet des conceptions corporatistes originelles considérées comme responsables de l'attitude ambiguë de l'UNEF entre 1940 et 1944. Dès lors, la refondation de 1946 ne pouvait s'effectuer que sur les bases d'un syndicalisme unitaire, démocratique, indépendant des forces politiques mais engagé dans le siècle. Le « jeune travailleur intellectuel » de la charte de Grenoble était bien l’héritier de la Résistance.
