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L'UNEF, les étudiants pendant la guerre de 1939-1945 et sous l'occupation : attentismes, collaborations et résistances - Contributions

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Alexandra Gottely

La correspondance de l’UNEF pendant la Seconde guerre mondiale : une vue d’ensemble

Texte intégral

Cette correspondance est issue de deux fonds distincts : le fonds UNEF, déposé par l’UNEF-ID en 1989, et le fonds Barralis, déposé par Roger Barralis, membre du bureau national de l’UNEF dans les années 1968-1970. Toutefois, les deux correspondances ne sont pas indépendantes. Au contraire, les documents retrouvés dans les deux fonds constituent un tout indissociable. Des lettres d’un fonds répondent à des questions contenues dans des lettres de l’autre fonds et réciproquement. Ainsi, le titre générique de « Correspondance de l’UNEF pendant la Seconde guerre mondiale » est tout à fait pertinent malgré l’existence de ces deux sources,  puisque la correspondance présentée ici est en fait la réunion d’un ensemble accidentellement séparé par les événements.

La construction d’un index adapté s’est appuyée sur ceux déjà réalisés par Françoise Bosman pour le fonds UNEF conservé aux Archives nationales et par Delphine Brihat pour le fonds Barralis conservé à la BDIC. Un certain nombre de thèmes, et notamment tout ce qui concernait la réalité de la guerre, n’y était pas présent. Les termes correspondants ont donc été rajoutés en essayant de ne pas se laisser influencer par le vocabulaire présent dans les lettres, mais de trouver à chaque fois le terme générique qui serait utilisé par les chercheurs, ou les internautes en général - puisque le but de l’entreprise était que la correspondance soit mise en ligne -, pour trouver le document voulu dans la correspondance.

Il en ressort un index d’environ 2500 entrées composé de 85 à 90 % de noms propres, soit de personnes, soit d’organismes, institutions ou associations.

Les documents présentés ici permettent d’examiner la vie d’une association durant cette période précise de notre histoire, ils permettent aussi d’avoir une vision rare de cette période, celle que permet le prisme particulier d’une correspondance, à la fois officielle et particulière - le style des lettres varie en effet assez fréquemment et va du plus mesuré au plus familier.

Une précision cependant, et qui influe beaucoup sur le caractère de la correspondance, est à apporter : la correspondance rassemblée ici est celle qui était présente au siège parisien de l’association. On y retrouve ainsi essentiellement la correspondance du bureau national, celle des dirigeants de l’UNEF donc. Elle est constituée en grande partie de leurs échanges, d’une part avec les dirigeants des différentes AGE, et d’autre part avec les différentes autorités et ministères, notamment celui de l’Éducation nationale, ainsi qu’avec les différentes oeuvres sociales en faveur des étudiants. Or, ce qui est frappant sur ce dernier point, c’est la rareté, avant la Libération du moins, des échanges avec le ministère de l’Éducation nationale et le secrétariat général à la Jeunesse, et ce, quelles que soient les personnalités en charge. Les relations entretenues avec ces institutions sont évoquées dans les lettres : les tensions avec le secrétariat général à la Jeunesse durant toute la guerre, les conflits, avec Jacques Chevalier ou Abel Bonnard, la neutralité, souvent bienveillante, de la part de Georges Ripert ou Jérôme Carcopino. Mais les institutions matériellement représentées dans la correspondance, ce sont essentiellement les oeuvres : Comité supérieur des oeuvres sociales en faveur des étudiants et Bureau universitaire de statistique (BUS) administrés par Alfred Rosier, Office du sport scolaire et universitaire (OSSU) dirigé par Jacques Flouret, Centre d’entr’aide aux étudiants mobilisés et prisonniers, géré notamment par Claude Bellanger, Sanatoriums des étudiants et maisons de post-cure organisés par le docteur Daniel Douady, etc.

Ces oeuvres jouent un rôle extrêmement important à la fois par l’ampleur matérielle qu’elles prennent dans cette correspondance, mais aussi parce qu’elles sont la justification essentielle de l’existence de l’UNEF pendant la guerre. En effet, une des caractéristiques premières de l’UNEF pendant la guerre est qu’elle continue à exister, contrairement à beaucoup d’autres associations. Or la volonté de préserver les oeuvres est la raison invoquée dès les premiers temps par les dirigeants de l’UNEF pour légitimer cette continuité d’existence. Ils considèrent alors que si l’UNEF s’arrête, les oeuvres s’arrêtent. L’UNEF doit donc continuer pour que les oeuvres perdurent.

Cependant, le type même des documents rassemblés fait que, bien plus que des événements, ce qui ressort de cette correspondance, ce sont quelques hommes, à la fois du côté des institutions, du côté de l’UNEF, et du côté des AG. Ce sont des noms qui reviennent régulièrement. Ainsi le bureau de l’UNEF, s’il est collectif, semble surtout marqué par la prépondérance d’une ou deux personnes à tour de rôle. Celles-ci n’occupent pas toujours le même poste et se renouvellent selon des circonstances chaque fois différentes et particulières, mais si l’on mentionne François de Lescure et Jean David en 1940-1941, René-Yves Le Mazou de 1941 à fin 1943, Louis Laisney plus particulièrement en 1943 mais aussi en 1942 et 1944, Emmanuel Villedieu du printemps 1944 – où il est élu président du bureau – jusqu’à fin 1945, et Pierre Rostini à partir de la fin 1944 et en 1945, alors on a fait le tour des personnalités les plus importantes de l’UNEF pendant la guerre, le tour de ceux qui font vraiment la réalité du bureau national de l’UNEF, même si l’on peut rajouter quelques noms tels que Jean Bellot, président de l’UNEF en zone libre, Édouard Danty-Lucq, trésorier de l’UNEF à partir de 1943 et président de l’Association générale des étudiants de Bordeaux, présent pendant presque toute la guerre, Jacques Boille, délégué de l’UNEF en zone occupée à partir d’octobre 1941 et qui démissionne en 1943, ou Albert Lenclud – élu président au congrès de 1939, mobilisé puis fait prisonnier en 1940, de retour de captivité en 1942 - dont la présence tutélaire rappelle, s’il en était besoin, le poids des étudiants prisonniers sur le monde universitaire durant toute cette période.

Au-delà de ces personnalités, il est difficile, à travers la correspondance, de percevoir les résultats concrets de l’action de l’UNEF pendant la guerre : le plus important est sans doute d’être parvenu à ce que l’organisation ait continué à exister. Pour le reste, l’UNEF a surtout un rôle de conseil auprès des étudiants qui la contactent. Son activité proprement dite est essentiellement constituée par l’entretien des oeuvres créées avant la guerre. De nombreuses lettres, par ailleurs, sont liées à un travail de préparation de réunions : celles du bureau national, celles du conseil d’administration, plus régulières, celles des congrès, plus difficiles à organiser, notamment à cause du découpage de la France en différentes zones. Toutefois, il semble ressortir de tout cela des résultats assez limités, et également le sentiment que sans doute les oeuvres, en dehors peut-être du Centre d’entr’aide aux étudiants mobilisés et prisonniers et du Sanatorium des étudiants, et encore, n’avaient pas besoin de l’UNEF pour continuer à exister.

Cependant, dans l’histoire de l’UNEF, la période de la guerre est aussi marquée, et cela est sensible à travers la correspondance, par des liens entre les différentes AGE et le siège parisien non seulement de plus en plus étroits, mais surtout qui témoignent d’une subordination croissante : l’UNEF a été fondée en 1907 par les différentes Associations Générales réunies en congrès. Or, de ce qui ressort des lettres, il semble bien que les rapports de force s’inversent et que l’UNEF n’est plus la représentation ou l’émanation des associations générales, mais que, dans un certain sens, les associations générales deviennent l’émanation de l’UNEF. Ainsi, le processus de décision tel qu’il apparaît montre des actions décidées par les dirigeants nationaux et appliquées dans les différentes AG, sans qu’il y ait toujours concertation. En effet, si différents conseils d’administration et congrès ont lieu pendant toute la guerre, et sont à l’origine d’un certain nombre de prises de position, les lettres échangées entre les membres du bureau national, et entre ces derniers et les différentes institutions, montrent la place primordiale du bureau national dans le fonctionnement de l’UNEF pendant cette période.

Il semble donc que les années 1940-1945 constituent une étape importante dans un processus de centralisation du fonctionnement de l’UNEF. Toutefois, si cette idée de centralisation croissante correspond à une réalité, il convient tout au moins d’y apporter une nuance, dans la mesure où, comme nous l’avons dit plus tôt, la correspondance ici rassemblée est celle du bureau national. Elle ne témoigne donc du fonctionnement des différentes AG que dans la mesure où leurs activités les relient à l’UNEF. L’ensemble du travail effectué sur place est, lui, difficilement estimable. Certains rapports d’activité, toutefois, présents dans la correspondance, peuvent donner des idées du fonctionnement des Associations Générales d’Étudiants pendant la guerre.

Ceci n’est donc qu’une atténuation et non pas une remise en cause de cette vision de plus en plus centralisée de l’UNEF, d’autant qu’un des premiers problèmes rencontrés par l’UNEF pendant la guerre est celui de l’obtention de l’autorisation d’exister en tant qu’association, autorisation qui doit être délivrée à la fois par les autorités françaises et par les autorités allemandes. L’UNEF semble avoir des problèmes jusque tard dans l’année 1941 pour l’obtenir. De sorte que la méfiance des autorités, françaises comme allemandes, vis-à-vis des groupements étudiants, pousse les AGE à resserrer leurs liens avec l’UNEF, notamment à partir du moment où l’organisation est reconnue officiellement, ne serait-ce que pour obtenir elles-mêmes cette autorisation d’exister. Celle-ci n’est d’ailleurs pas accordée à l’ensemble des AG, mais au cas par cas, en fonction notamment des recteurs en place. Les différentes AG connaissent ainsi ouverture et fermeture pendant toute la période. Certaines parviennent à rester en activité pendant toute la guerre, mais elles sont assez rares, de même que celles qui cessent de fonctionner pendant toute la durée de la guerre.

On voit à travers ces questionnements successifs à quel point ces lettres peuvent renouveler l’histoire même de l’UNEF : ses rapports avec le régime de Vichy notamment sont ici en jeu, avec le paradoxe possible entre une implication plus ou moins importante de l’association auprès des nouvelles institutions et les destins, les activités personnelles des différents individus qui composent l’UNEF, puisque l’on sait qu’un certain nombre de ses dirigeants ont été résistants, mais aussi que René-Yves Le Mazou notamment, qui est tout de même président du bureau national par intérim jusqu’en 1943, est un actif collaborateur du régime de Pétain. Il y a donc ambivalence possible, et de la part des individus, pris entre leurs engagements individuels et leur adaptation à la politique de l’UNEF, et de la part de l’association, qui reflète ces différences d’opinion tout en les transcendant. Se dessine ainsi tout le problème de ces documents bruts que sont les lettres rassemblées ici, puisque si quelques lettres peuvent laisser transparaître des sentiments pro-vichyssois, aucune lettre bien évidemment, si ce n’est après la Libération, n’évoque la Résistance, n’évoque même une résistance ou une opposition quelconque au régime de Vichy ou aux autorités d’occupation. Il y a des signes de mécontentements, avec quelques remarques assez claires au début de la guerre, jusque dans l’année 1941, puis des allusions bien plus évasives durant le reste de la période : seules quelques indications, de temps à autre, d’éléments de discussion qu’il conviendrait de n’avoir qu’en tête-à-tête et uniquement de vive voix. Mais il est vrai que cette correspondance est forcément, de par la période qu’elle recouvre - une période de censure, de surveillance constante des individus – épurée, et ce par ses auteurs eux-mêmes. Elle doit donc être lue et étudiée avec un certain recul, et si possible être confrontée à d’autres documents, pour retrouver toute son importance et son sens : c’est là où commence le travail de l’historien(ne).

Mais, comme on l’a vu plus haut, cette correspondance ne permet pas seulement de voir l’histoire de l’UNEF, elle évoque aussi de nombreuses autres questions relatives à la vie de la France et à son fonctionnement pendant la Seconde Guerre Mondiale. Autant de questions, autant de recherches qui peuvent être intéressées par cette correspondance.

On peut envisager des recherches propres à la période de la guerre et de l’occupation tout d’abord, dont une vision particulière nous est proposée à travers cette correspondance, qui peut fournir des renseignements pour différents types d’étude : sur un premier plan, qui pourrait correspondre à une histoire des mœurs, on peut y voir, en effet, des détails sur la vie quotidienne, même s’ils sont peu nombreux, notamment sur les conditions de transports avec les laissez-passer, les fiches d’admission, les files d’attente pour avoir accès aux billets de train, les autorisations de passage entre les différentes zones - zone interdite, zone libre, zone occupée. Sur un second plan, qui se placerait plutôt dans le cadre d’une histoire des mentalités, ou encore d’une historiographie des événements, on peut aussi se rendre compte du décalage, en ce qui concerne les grandes étapes et épisodes de la guerre, entre la manière dont ils sont vécus – du moins à travers ce qui transparaît dans les lettres -, et celle dont ils sont passés dans l’imaginaire collectif : le Service du Travail Obligatoire (STO) est ainsi souvent assimilé dans la correspondance à un appel sous les drapeaux, et si quelques lettres montrent que le débarquement allié a parfois été pressenti, d’autres en revanche laissent à penser le contraire.

La correspondance donne aussi un aperçu des difficultés d’existence d’une association pendant les années 1940-1945 - les diverses obligations à remplir face aux différentes autorités en présence, et les complications liées aux jeux de pouvoir entre les autorités françaises et allemandes. On peut y trouver aussi une certaine vision du régime de Vichy, et notamment de sa politique envers les jeunes et envers les étudiants – en particulier à travers les tentatives successives d’organisation de la jeunesse en groupements contrôlés par l’Etat ; la correspondance contient par exemple un récit détaillé du projet du ministre Jacques Chevalier. Elle soulève également un certain nombre de questions par rapport à ce qui serait une histoire étudiante, avec l’étude possible des revendications exprimées par le biais des AGE – principalement centrées sur les conditions de passage des examens, et les sursis autorisés pour échapper à la Relève puis au STO. La correspondance montre aussi les problèmes de l’attitude, non plus du régime de Vichy seul, ni du régime de Vichy par rapport aux jeunes, mais plutôt des jeunes par rapport au régime de Vichy, à travers les aspects soit de la presque collaboration avec le régime, soit des prises de distance – par exemple, l’attitude des différentes AGE lors de l’organisation de la délégation d’hommage à Pétain en avril 1942 serait ici intéressante à étudier. On y distingue aussi une réflexion possible sur l’histoire de la jeunesse elle-même vis-à-vis de son organisation et de sa division entre différentes associations, que ce soit pendant la guerre avec les relations entre l’UNEF et les différentes associations confessionnelles - puisque ce sont à peu près les seules qui semblent continuer à exister - ou au moment de la Libération et en 1945 à travers les relations de l’UNEF avec les associations étudiantes ou de jeunesses issues de la Résistance.

Enfin, en deçà ou au-delà de toute réflexion historique, le travail sur la correspondance de l’UNEF pose la question essentielle de la place et de la valeur de l’archive, ainsi que de sa spécificité. Témoignage direct mais qui doit toujours être étudié avec prudence, elle reflète dans ce cas précis la volonté d’individus de conserver les traces d’une histoire collective à laquelle ils se sentent liés, et d’en favoriser la mémoire active par la transmission à un établissement public de recherche.

Des pièces manquent à cette correspondance, bien évidemment – pièces jointes absentes, comme le discours du ministre de l’Éducation nationale Abel Bonnard ou, à la Libération, à peu près tout ce qui concerne l’épuration, mais aussi documents “ innocents ”, c’est-à-dire sans connotation politique, comme une page d’un formulaire type pour devenir moniteur de colonie de vacances en 1945 -, mais ces lacunes restent limitées. Ainsi, la mise à disposition de ce corpus sur Internet s’inscrit dans la préoccupation de préservation et de valorisation de cette matière première de l’historien et du chercheur que sont les sources archivistiques.

Pour citer cet article :

Alexandra Gottely, « La correspondance de l’UNEF pendant la Seconde guerre mondiale : une vue d’ensemble », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=148, [consulté le 09-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
ISSN (électronique) : 1776-0909