1956, l’année terrible pour Olivier et sa génération, celle où la France s’enlise en Algérie dans une guerre coloniale et où nos gouvernants renient leurs engagements. Une année de désillusions pour Olivier et ce qu’on appelait alors la minorité de l’UNEF. 1956, l’année où j’ai fait la connaissance d’Olivier. Il m’impressionne, et je découvre progressivement :
- l’homme d’action
Un organisateur efficace, capable de définir une stratégie et de la mettre en œuvre dans tous ses détails, un réaliste sachant apprécier les rapports de force, capable de plier pour mieux reprendre l’offensive. Terriblement lucide sur les hommes, il pouvait être féroce pour les faiblesses humaines, recourant à des jeux de mots qui le réjouissaient. C’était aussi un gestionnaire, qui s’était battu avec succès pour la cogestion des œuvres universitaires et qui est passé plus tard à l’application en tant que directeur de la Maison des Lettres de la rue Férou. Bref, un parfait représentant de la génération syndicale ;
- le militant au sens plein du terme
Disponible de jour et de nuit, il n’économisait ni son temps ni ses efforts. Il a sacrifié son confort et pour une part ses études (l’agrégation de philo), ce que regretta son père. Plus soucieux de peser sur les situations et sur les hommes que des hochets et des apparences du pouvoir, il ne chercha pas à occuper un poste lorsqu’en juillet 1956 la minorité de l’UNEF accéda aux responsabilités nationales. Il eut un côté homme de l’ombre et d’influence.
Ce désintéressement, cet attachement à ce qui importe marqua ses engagements successifs, les Étudiants Socialistes (dont le responsable principal était Michel Rocard) préférant la rupture à la vaine compromission, la Sorbonne Lettres (FGEL) et l’animation de la minorité de l’UNEF ;
- l’intellectuel engagé et démocrate
esprit rigoureux, il évitait les complaisances et les facilités tant avec ses alliés qu’avec ses adversaires. Sa culture était une arme dans son engagement.
Cet intellectuel engagé était un démocrate, ce qui était plus rare à son époque, comme à la nôtre. Il aimait débattre, savait écouter et convaincre. Les débats de la minorité de l’UNEF étaient approfondis et respectueux des différences ; jamais dans ma vie de citoyen, je n’ai retrouvé une pratique aussi démocratique.
Ce respect mutuel était d’autant plus nécessaire que se découvrent deux courants porteurs de cultures et de traditions distinctes : les catholiques venant de la JEC ou de la Route et les socialistes appartenant aux milieux laïcs traditionnels. Cette rencontre avait certes eu lieu dans la Résistance mais il s’agissait plus d’individualités ; l’alliance faite dans le mouvement étudiant allait marquer notre vie politique. Et Olivier, qui était dans le camp laïque et qui se méfiait de la sensiblerie catholique et de leur absence de réalisme politique fut un artisan actif de ce rapprochement. Ses relations privilégiées avec Michel de la Fournière, qui fut son successeur à la Sorbonne et le premier président de l’UNEF issu de la Minorité, trop tôt disparu, furent un témoignage concret d’une nouvelle pratique politique.
Un intellectuel engagé à la fin des années 50 dans le mouvement étudiant avait des objectifs clairs, la démocratisation et le développement de l’Université, d’un point de vue quantitatif et qualitatif, ainsi que la décolonisation qui, avec la guerre d’Algérie, devint l’objectif majeur ;
- le militant anticolonialiste
Les relations avec les étudiants des pays colonisés et leurs organisations et l’implication directe des étudiants par le service militaire conduisirent l’UNEF à s’engager dans les luttes anticolonialistes. Mais c’est le combat pour la paix en Algérie par la négociation durant les années 1956-61 qui devint le ciment de notre engagement. L’on a oublié le climat de guerre civile de l’époque, la violence verbale et physique et les attaques de toute part qui pleuvaient sur le mouvement étudiant.
Olivier faisait preuve d’un courage sans failles, physique et moral... Le coup de poing était fréquent, notamment dans cette Sorbonne agitée traditionnellement par les passions et Olivier assumait. Mais le combat des idées avait pour lui plus d’importance. La conférence étudiante pour la solution du problème algérien de l’été 1956 en est l’exemple le plus caractéristique ; associant dirigeants étudiants français et algériens, tenue dans une quasi- clandestinité, elle débattit de problèmes complexes, des périodes de transition précédant l’indépendance et la condition qui serait faite aux Français d’Algérie. Olivier aurait pu être poursuivi pour sa participation, comme le fut son ami François Borella ;
- l’homme de cœur et l’ami
Une apparence rugueuse et un discours sans concession dissimulaient une grande sensibilité, beaucoup de cœur et un amour profond de la vie. Appelant les rares amis que l’on peut joindre à cette période de l’année, j’ai enregistré une réaction unanime : Olivier était présent dans leurs cœurs, l’amitié était intacte, le lien n’était pas détruit par le temps, ses qualités étaient toujours jugées exceptionnelles. C’est ce que m’ont dit Thérèse de la Fournière, Robert Chapuis, Jacques Delpy, Daniel et Martine Frachon, qui regrettent de ne pas être à nos côtés ce matin.
S’il était discret sur sa vie privée, comme tout bon militant, celle-ci existait avec ses plaisirs quotidiens, les repas conviviaux, les relations amicales ; le militant n’a jamais effacé l’homme.
Faut- il rappeler que c’est en août 56, au congrès de l’Union Internationale des Étudiants à Prague, dans des moments de grande tension, que la longue aventure avec Barbara a commencé.
Dans toute vie, les amitiés et les combats des 20 ans marquent pour le reste de la vie. Dans celle d’Olivier, cela est encore plus vrai. La maladie a cassé sa vie professionnelle et sociale, valorisant les périodes qui ont précédé. Il a vécu intensément ses souvenirs, lorsque nous les évoquions, il ajoutait un détail ou une précision qu’il était le seul à avoir en mémoire.
Olivier, ce que tu as fait de ta jeunesse n’est pas oublié. Tes combats ont été féconds. Tes amis n’oublient pas. Ils gardent en mémoire les combats menés ensemble, ils gardent le souvenir de l’homme d’action, du militant de la décolonisation, de l’intellectuel engagé et de l’ami.
Olivier, tu étais un juste.
Paris, le 2 août 2004