Les mouvements lycéens qui se sont succédés ces trente dernières années ont tous fortement marqué les esprits. Curieusement, le premier d’entre eux, celui de Mai 68, a très peu été étudié dans sa singularité. Mai 68 reste encore essentiellement pour les historiens un mouvement étudiant, ouvrier et politique (les fameuses « trois phases »). Pourtant, les événements de Mai virent l’apparition des toutes premières organisations lycéennes nationales que furent les Comités Vietnam Lycéens (CVL) et les Comités d’Action Lycéens (CAL). Aujourd’hui, comme en 1998, 1991, 1987 ou en 1973, des CAL sont réapparus « spontanément », mais qui se souvient de leur genèse ou de leurs premiers combats et revendications ?
Les Comités d’Action Lycéens, qui ont fait leur apparition quelques mois avant le début du mouvement de Mai, sont la première forme d’organisation proprement lycéenne que nous ayons connue en France puisque les lycéens des CAL n’avaient vocation qu’à traiter des problèmes spécifiquement lycéens. Mais le sigle CAL regroupa des réalités très diverses. Sous l’apparente unité de ce sigle se cachait une structure éparse, sans véritable centralisation, ayant à sa tête une direction aux tendances politiques multiples.
Pendant les événements de Mai 1968 on pouvait compter environ 400 lycées occupés et organisés pour la plupart en CAL. La grève commença dans les lycées parisiens à partir du 5 mai et le 19 mai, le bureau national des Comités d’Action Lycéens appelait à l’occupation de tous les lycées. Ce mot d’ordre ne fut bien évidemment pas suivi partout, mais des occupations eurent lieu, en particulier dans les lycées des grandes villes et en région parisienne. Dans la plupart d’entre eux, des commissions paritaires élèves-professeurs de réflexion sur l’enseignement se sont constituées, ont exprimé des revendications et produit des projets de réforme.
Pourtant, l’historiographie, encore récente, des mouvements de Mai 1968, fait rarement état des mouvements lycéens, et si quelques travaux universitaires ont déjà été consacrés aux mouvements lycéens de 1968 et aux CAL en particulier, ils sont peu nombreux et évidemment non exhaustifs. Deux d’entre eux, soutenus au début des années 1970, ont été réalisés l’un par une étudiante en sociologie1 et l’autre par un étudiant en sciences politiques2. Quant aux études historiques que l’on doit à Didier Leschi3, elles concernent essentiellement les liens du mouvement lycéen avec les organisations d’extrême gauche.
En commençant mes recherches sur les CAL j’ai en fait très vite été confrontée à une très grande quantité d’archives jamais exploitées. Ce constat qui s’impose pour les CAL peut d’ailleurs être étendu à l’histoire de Mai 68, comme le suggère le titre de l’ouvrage: Mémoire de 68. Guide des sources d’une histoire à faire4.
Trois types de problèmes peuvent être dégagés :
D’abord ces sources sont éparpillées sur l’ensemble du territoire dans des centres d’archives publics5 ou chez des particuliers. Ces archives ne sont d’ailleurs pas toujours inventoriées alors qu’elles contiennent une très grande diversité de documents : journaux, tracts, rapports de commission, circulaires, photos… Un premier travail serait de rassembler l’ensemble de ces sources en un même lieu d’archive ou du moins d’en faire une présentation exhaustive.
Ensuite, dans ces archives se trouvent des documents de différents niveaux. Certains émanent de la direction nationale ou bureau national non élu et donc non représentatif d’une réalité nationale, d’autres portent la signature d’un comité régional ou départemental des CAL ou même le plus fréquemment d’un unique lycée parisien ou de province. D’autres enfin sont l’émanation d’un comité de grève, d’une assemblée générale ou de toute autre forme de regroupement lycéen local.
Enfin le contenu de ces documents présente lui aussi une très grande variété de thèmes. C’est le cas en particulier des rapports de commission qui pouvaient aborder des questions aussi diverses que la « critique de l’enseignement et recherche de sa finalité », les «structures proposées », l’ « organisation des études », les « disciplines enseignées », les « problèmes de l’enseignement technique », les « rapports sociaux au lycée », l’ « ouverture sur le monde extérieur » la « liberté d’expression » ou encore les examens6.
Face à cette quantité impressionnante de documents, j’ai été confrontée à la nécessité de faire des choix. J’ai choisi d’étudier la question lycéenne par le prisme du baccalauréat. Ce sujet avait trois intérêts pour moi : d’une part il m’a permis d’approfondir l’étude des revendications concrètes relatives aux examens, ensuite il m’a permis d’étudier l’attitude des élèves, des « enragés » face aux sacro-saintes épreuves du bac et enfin il m’a apporté un éclairage nouveau sur la mémoire de 1968. En effet, pour traiter ce sujet, je suis partie d’une opinion largement répandue qui voudrait qu’en 1968, le bac ait été « donné à tout le monde » alors qu’il a été, cette année-là, presque étonnamment normal, hormis un taux de réussite bien plus élevé qu’à l’accoutumé (81,3%).
En effet, on se souvient trop peu que les enragés se sont rendus sagement aux épreuves du baccalauréat, que ces révolutionnaires n’ont pas fait la révolution. Cette enquête m’a finalement permis de découvrir une autre histoire de Mai 68 que celle généralement retenue par l’historiographie traditionnelle. En mai 68 la révolution devint un mythe mobilisateur se suffisant à lui-même. Cet aspect m’est apparu particulièrement frappant à propos du baccalauréat. Il aurait pu subir des attaques multiples et des modifications profondes, il fut finalement épargné, alors que nous croyons souvent encore le contraire. Les lycéens n’ont pas boycotté le baccalauréat. Pas plus que les « enragés » de la nuit des barricades n’ont envahi le Palais Bourbon. Comme l’a souligné Pierre Vidal-Naquet « les révolutionnaires pensaient volontiers que faire la révolution, c’était agir comme si elle avait déjà eu lieu »7.
Finalement de nombreux sujets restent encore à explorer. Tout d’abord, il pourrait être très intéressant d’approfondir les autres thématiques et revendications lycéennes précédemment citées. Et des questions comme celle de la mixité qui n’ont justement pas été au cœur des discussions dans les lycées occupés pourraient également être de bons objets d’étude. Ensuite, de nombreuses études par villes ou régions restent encore à entreprendre. Enfin la mémoire de Mai 68, bien au-delà de la simple question du baccalauréat mériterait une étude complète mettant en perspective revendications, réalités, construction de la mémoire et représentations...
J’ai consulté, entre autre, pour réaliser ce mémoire, des sources imprimées concernant les lycéens en Mai 68 et les CAL en particulier (rapports de commission, tracts, journaux, communiqués de presse…) de provenances diverses dont voici un rapide aperçu8.
Bibliothèque Nationale de France — Site François Mitterrand
microfiches des tracts de mai 1968, rez-de-jardin, cote MFICHE Lb61-600 l’ensemble des documents relatifs aux lycéens couvre environ 150 pièces et sont consultables en microfiches
Inventaire : Les tracts de mai 1968, pp. 39 à 42, haut-de-jardin, salle J, cote 944.081 6 BIBL t, et rez-de-jardin salle X, cote 017 IMPR tra 6
Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (Paris X)
Fonds Michel-Recanati (sept-oct-nov 68) : dossier personnel de Michel Recanati (membre du Bureau national des CAL) avec tracts, journaux lycéens, correspondances avec CAL locaux (fonds donné par Marianne Barzilay en sept 92). Cote non attribuée.
Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle - Centre Malher (Paris I)
Fonds « Mai 1968 » établi par Danielle Tartakowsky
Fonds I : carton VII : dossier 11 : Comités d'action lycéens: 45 pièces dont Le pavé n°1 et Barricades, n°3
carton X : dossier 3 : Comités d'action lycéens des Bouches du Rhône: 112 pièces
carton XIII: dossier 12 : Barricades, n°1 et 2
carton XXX : dossier 2 : comités d'action lycéens, 30 pièces et dossier 3 :
enseignement (facultés, lycées, parents d'élèves) : 89 pièces
Fonds II : volume XII dossier 27 : lycées et collèges: 109 pièces
Fonds III : carton LV dossier 8 : CAL
carton LXIV: CAL de Marseille
carton LXVII : dossier 8 : comité d'action Sorbonne, CAL, coordination des comités d'action, 22 mars, JCR, PSU
Fonds personnel de Claude Zaïdman conservé au Centre d'Enseignement de Documentation et de Recherche pour les Études Féministes. (Paris7) : Dossiers I, 2, 5, T6, T18, T19, T20
Institut de Recherches Historiques sur le Syndicalisme dans les Enseignements du Second Degré Fonds « Mai 68 » : dossiers « Mai-juin 68 », « Baccalauréat » et « Jacques Girault ». 9
Livres
CAL, Les lycéens gardent la parole, coll. « politique », Seuil, 1968.
Delanoë, Nelcya, La faute à Voltaire, coll. « politique », Seuil, 1972.
Prost Antoine, Les lycéens et leurs études au seuil du XXIe siècle, Centre National de Documentation Pédagogique, 1983.
Vincent, Gérard, Les Lycéens, Cahiers de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, A. Colin, 1971.
Vincent, Gérard, Le Peuple lycéen, Paris, Gallimard, 1974.
Ainsi que : Schnapp, Alain et Vidal-Naquet, Pierre, Journal de la commune étudiante – Textes et documents.
Novembre 1967 - juin 1968, coll. « l’univers historique », Seuil, 1988.
Articles
« Mai-juin dans les établissements du second degré », Enseignement 70, n° 31, oct-nov 1968.
Adam, Gérard, « Étude statistique des grèves de mai-juin 68 », Revue française de science politique, février 1970.
Leschi, Didier, « Les lendemains de mai 68 : Mai 68 et le mouvement lycéen », Matériaux pour l'histoire de notre temps, « Mai 1968 Les mouvements étudiants en France et dans le monde », n° 11-13, Janvier-Septembre 1988.
Morder, Robi, «Le lycéen, nouvel acteur collectif de la fin du XX° siècle», communication au colloque sur le bicentenaire des lycées, Paris, La Sorbonne, 2002 et « Les Comités d’action lycéens », Les cahiers du GERME n° 22-23-24, 2002.
« Le mouvement des lycéens », Partisans, n° 49, sept-oct 1969.
Rouède, André. « La révolte des lycéens », Esprit, n° 6-7, juin-juillet 1968.
Touchard, Jean et Beneton, Philippe, « Les interprétations de la crise de mai-juin 1968 », Revue française de science politique, juin 1970.
Winock, Michel, « Les lycéens », Esprit, n°11, novembre 1968.
Film-documentaire
Mourir à trente ans, Romain Goupil, 35 m/m noir et blanc, 90', 1982.
Auteure d’un mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine réalisé au Centre d’histoire sociale du XXe siècle (centre Malher) de l’université Paris I, sous la direction de Michel Dreyfus. 2004 – 149 p. (dont 39p. d’annexes). Consultable à la bibliothèque du centre Malher (cote T1148SAL).