La revue du Groupe d'études et de recherche sur les mouvements etudiants

Échos des recherches

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Pierre Moulinier et Claudie Weill

Migrations universitaires. Formation des élites et modernisation des États-nations en Europe (deuxième moitié du XIXe siècle-1939)

 Colloque tenu à Budapest les 7-9 avril 2005

Texte intégral

Après une présentation de la problématique par l'un des organisateurs, Victor Karady, Helga Hammerstein-Robinson de Dublin, responsable de la revue History of Universities, a présenté, dans une conférence liminaire,  l'état des lieux, en s'attardant plus particulièrement sur les deux volumes issus des rencontres de Halle et de l'ENS à Paris. Elle a mis l'accent sur l'importance, pour donner chair à la litanie des statistiques, d'une étude du milieu constitué par les étudiants migrants dans un pays voire dans une ville universitaire, c'est-à-dire notamment du mouvement étudiant.

Autre organisatrice, Natalia Tikhonov tenait particulièrement à ce que le colloque fût orienté autour des sources et de l’historiographie, fît le bilan des recherches en cours et offrît notamment un panorama bibliographique aussi complet que possible pour mesurer les manques. C'est à cette injonction que se sont pliées plusieurs communications sans malheureusement toujours s'en tenir aux limites chronologiques que nous nous étions fixées, notamment de la part des Hongrois engagés dans un processus de recensement complet des étudiants migrants de Hongrie depuis les tout débuts de l'enseignement supérieur, suscitant des questions sur les nationalités sous domination magyare incluses dans ce recensement sans que les réponses apportées aient pleinement donné satisfaction. Les mutations à l'oeuvre, y compris dans la période plus restreinte qui faisait l'objet de notre attention, ont en revanche été prises en compte par la serbe Ljubinka Trgovcevic qui a intitulé sa communication : « De l'importation des élites à la formation d'une intelligentsia domestique », la Russie apparaissant là comme pays d'immigration étudiante. D'autres exposés, comme celui de Pierre Moulinier ont aussi respecté les limites fixées, celle de la « naissance de l'étudiant moderne » ; il a tenté, comme Ljubinka Trgovcevic, de répondre à la difficile question des sources françaises qui permettent encore moins que d'autres de déterminer la nationalité des étudiants originaires des empires. Pour la première fois aussi, un autre grand pays d'immigration étudiante - outre l'Allemagne, la Suisse et la France - a été abordé : la Belgique. On peut toutefois regretter que Pieter Dhont n'ait pas poursuivi ses investigations dans les archives de l'Université Libre de Bruxelles que Nicolas Manitakis a pourtant consultées. Anatoly Ivanov a lui aussi apporté d'utiles précisions sur l'état des sources en Russie, permettant une confrontation plus fine que précédemment avec les sources occidentales, lorsqu'il mettait en doute que les fonds russes de Stanford en Californie puissent concurrencer ceux de Russie. Pour la première fois ont été abordés également par Eva Bauer les étudiants de l'autre empire multinational européen dans sa partie cisleithanienne, l'Autriche, en particulier les Italiens qui n'ont pas été dotés de l'université italienne à Innsbruck qu'ils réclamaient, alors que les Tchèques ont obtenu la leur à Prague et que les Polonais disposaient de plusieurs établissements d'enseignement supérieur où venaient d'ailleurs étudier des ressortissants polonais de l'empire russe qui en étaient privés en raison de la russification. C'est vraisemblablement sur l'Italie qu'ils se sont repliés comme l'a montré l'exposé d'Elisa Signori pour un pays de moindre immigration universitaire.

Plusieurs contributeurs ont éclairé le problème des échanges culturels au moyen des bourses d'étude ou par la formation des intellectuels organiques à l'étranger aux frais des Etats d'origine comme l'a fait Carolina Rodriguez-Lopez pour un pays d'Europe occidentale, l'Espagne, des boursiers qui se dirigeaient prioritairement vers la France mais aussi vers l'Allemagne pour les études de médecine. C'est aussi partiellement sur les boursiers grecs, plutôt financés par le pays d’accueil, la France, « les pérégrinations sous tutelle étatique », qu'est intervenu Nicolas Manitakis mais il a largement débordé cet aspect spécifique par ses questionnements particulièrement riches et sa participation active aux débats du colloque, tout comme Lucian Nastasa qui conduit ses recherches sur les étudiants migrants roumains en coordination avec l'équipe de chercheurs hongrois animée par Victor Karady et Laszlo Szögi et qui a présenté une abondante bibliographie. Alexander Dimitriev a rappelé les missions du gouvernement tsariste au tournant du siècle et sous le ministère Kasso puis au début de l’ère soviétique. La politique culturelle d'accueil des étudiants étrangers a été mise en lumière par le troisième organisateur du colloque, Hartmut-Rüdiger Peter, qui a par ailleurs présenté par écrit un état des recherches. Il a décelé une politique de rayonnement culturel également soutenue par les industriels beaucoup plus ouverte que ne le donnent à penser les mouvements d'opinion. Il conviendrait toutefois de s'interroger sur la hiérarchisation des catégories d'étrangers.

Andreas de Boor à son tour a présenté les résultats de son travail pour l'élaboration d'une banque de données qui ne constitue à son sens qu'un instrument d'un maniement plutôt rigide.

Claudie Weill a rappelé, à propos du « nomadisme institutionnel » entre différents types d’établissements d’enseignement supérieur, l'incidence des études supérieures techniques pour les faire entrer dans les plans de formation des étudiants migrants et c'est aussi à la formation des ingénieurs bulgares que s'intéresse Alexander Kostov qui a présenté un bilan des travaux. Des disciplines spécifiques comme les études linguistiques des Bulgares (Dimitar Veselinov) ou des institutions particulières comme l'ENS et son accueil des Roumains (Florea Ioncioaia) ont complété cet état des lieux. Il convient toutefois de rappeler que les grandes écoles françaises n’offraient pas aux étrangers le statut d’étudiants à part entière.

Marc Vuilleumier a proposé, pour la Suisse en l'occurrence, de situer l'événement au coeur des recherches sur les étudiants migrants, contribuant à ce qu’on appelle l' « invention des sources » pour compenser les manques de la documentation classique. Il s'efforce ainsi de contextualiser les migrations étudiantes et à les faire sortir du cadre d'une histoire strictement universitaire. Boris Czerny a lui aussi présenté une source inattendue, ces « ego-documents » selon la terminologie prosopographique que sont les lettres adressées à l'Association des étudiants russes de Paris par des étudiants potentiellement migrants conservées à la BDIC, fonds qu'il décrit ci-après. Les débats sur les  ego-documents et la prosopographie nous ont cependant un peu laissés sur notre faim. Enfin, la présentation des étudiants migrants d'une nationalité qui intéresse les chercheurs, à savoir les Arméniens en Allemagne, a été effectuée par Arpine Muniero. On peut toutefois regretter que ne connaissant pas le français, elle n'ait pas eu accès aux recherches de Claire Mouradian ou d'Anahide Ter Minassian (pour la Suisse). Elle a toutefois exhumé deux numéros sur trois d'un bulletin d'une association d'étudiants arméniens du tournant des XIXe et XXe siècles qui éclaire leurs formes de sociabilité.

Les communications étaient réunies dans un volume qui nous a été distribué à l'ouverture du colloque. Il comprenait aussi des textes dont les auteurs n'avaient pu faire le déplacement, en particulier celui d'Irina Savinova (ex-Manitz) de Halle qui a approfondi les investigations sur les étudiants d'une autre nationalité de l'empire russe, les Juifs, s'intéressant plus particulièrement aux options politiques et à la sociabilité. Les quatre dernières contributions mentionnées ont opportunément rappelé que des informations apparemment anodines, qui n'ont rien du scoop, nichées au coeur de sources qui pourraient passer pour connexes, sont susceptibles de nuancer voire de bouleverser les acquis de la recherche.

Ce programme riche offre incontestablement une bonne base de départ pour accéder aux étapes suivantes, celle d'une étude prosopographique qui permettrait de répondre à la question de l'impact des études à l'étranger dans la formation des intelligentsia nationales, celle aussi qui se rapprocherait davantage des préoccupations du GERME d'une étude des formes de sociabilité.

Pour citer cet article :

Pierre Moulinier, Claudie Weill, « Migrations universitaires. Formation des élites et modernisation des États-nations en Europe (deuxième moitié du XIXe siècle-1939) », Les cahiers du GERME, n°25, juin 2005, [en ligne].
Disponible sur : http://www.cahiersdugerme.info/index.php?id=119, [consulté le 09-09-2010].

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ISSN (imprimé) : 1277-247X
ISSN (électronique) : 1776-0909