L'étude des mouvements et organisations de jeunes et d'étudiants ne peut faire abstraction de la place occupée par la question de l'armée, de la conscription ou de l'engagement. De plus, rencontrant plus encore qu'étudiants ou lycéens les problèmes liés à la situation «transitoire» de l'appelé (on n'est sous l'uniforme que pour une période encore plus limitée que le lycéen ou l'étudiant dans son établissement) les difficultés d'organisation collective ont été plus importantes, sans compter l'obstacle supplémentaire que constituent les limitations des libertés inhérentes à l'institution militaire. Ce champ particulier mérite en conséquence une exploration plus approfondie, car il a aussi influé sur des dimensions de l'action des mouvements et organisations.
En principe, du temps de la conscription obligatoire, l'armée était un point de passage obligé de la quasi-totalité des jeunes hommes. A ce titre, les organisations et mouvements d'étudiants et de jeunesse devaient se doter de réponses, pour le moins extrêmement pratiques, aux changements induits par la conscription et l'encasernement.
Face au départ, plusieurs solutions individuelles, pouvant être relayées collectivement et se parant d'explications idéologiques et politiques, étaient envisageables : se faire réformer, reporter le moment du départ (notamment le sursis pour études), ou au contraire devancer l'appel (cas fréquent chez les jeunes travailleurs), affirmer son refus de servir par l'objection de conscience ou l'insoumission.
L'environnement social, politique, économique pèse sur ces choix, et l'on devra donc distinguer les périodes routinières des conjonctures de crise (guerres coloniales, crises de type révolutionnaire, participation à des conflits armés).
Dans les casernes, là aussi, une série d'options sont ouvertes tant pour des stratégies individuelles que collectives, allant de la soumission aux nécessités (attendre, si possible obtenir des « planques ») jusqu'à l'organisation de la contestation (protestations, associations, syndicats, comités de soldats). Il convient de prendre en compte les diversités et inégalités des ressources en capital social, matériel, scolaire des appelés qui peuvent - pour certains - saisir l'occasion d'acquérir des formations (permis poids lourd), et se professionnaliser. Dans tous ces itinéraires émerge la question des formes de sociabilité pouvant exister dans les casernes.
Il est évident que la professionnalisation de l'armée et sa féminisation produisent des modifications, y compris en termes de perspectives d'organisation collective durable, ce qui était difficile avec l'état d'appelé par nature transitoire.
A l'extérieur de la caserne, comment les relations anciennes, les anciens cadres de socialisation et les réseaux de sociabilité « résistent » à cet éloignement qui peut soit rompre des liens soit au contraire les renforcer comme repère protecteur ? Quelles sont les mesures prises par les organisations et mouvements pour «suivre» leurs membres sous les drapeaux, les aider, les conserver comme adhérents ?
Mais au delà du simple lien individuel, quelles sont les options des organisations et mouvements face à l'institution militaire elle-même : propositions de réformes et d'aménagements, notamment dans la Commission armée-jeunesse, contestation de l'armée elle-même tant comme hiérarchie autoritaire que dans ses missions ? La palette qui va de la défense d'intérêts «corporatifs» de telle ou telle catégorie de jeunes et d'étudiants à la contestation anti-autoritaire ou pacifiste, voire antimilitariste en passant par les mobilisations « anti-guerre » est vaste.
L'objectif du groupe est donc de traiter aussi bien des relations entre jeunes, étudiants, leurs mouvements et les «questions militaires» (de « l'extérieur ») que des modalités d'adaptation, de réaction, individuelles et collectives des jeunes sous l'uniforme (à « l'intérieur »), en se préoccupant notamment des interrelations et articulations entre les deux.
L'on consacrera une attention particulière aux comparaisons internationales (mouvements anti-guerre aux USA, Mouvements de soldats en Hollande, organisation internationale comme ECCO...)
Dans un premier temps à partir du recensement et/ou de la collecte des matériaux (archives, mémoires et thèses, presse, entretiens, enquêtes) il faudra revenir sur quelques repères historiques et sociologiques, par exemple :
- Armée, jeunesse(s) : repères historiques et sociologiques (qui sont les soldats, les sursitaires...) ;
- l'UNEF, les mouvements de jeunes et la Commission Armée-Jeunesse ;
- les guerres coloniales (Indochine, et surtout Algérie avec les questions des sursis, de l'insoumission, de la place des appelés) ;
- Le premier statut d’objecteurs de conscience (1963) ;
- Les réseaux de soutien aux déserteurs américains pendant la guerre du Viet-nam ;
- mai 68 et la période des années 68 (comité d'action du RIMECA Mutzig en 68, procès de militants : Hervé - Devaux - Trouilleux) ;
- Les années 70 : anti-militarisme, anti-autoritarisme, débats et pratiques autour de l'objection, l'insoumission, les comités et syndicats de soldats ;
- Les effets de 1981 et de l'arrivée de la gauche au pouvoir ;
- La révision du statut d’objecteur de conscience (1983) ;
- Les effets de l'abandon de la conscription : effets conjoncturels (phase transitoire et mobilisations contre la conscription des dernières classes, « sans nous ») ; effets à plus long terme ;
- Stratégies et politiques des armées vis à vis des jeunesses (recrutement, images et représentations...).
Les formes de travail seront à déterminer et diversifiées : réunions de travail, communications en séminaires, état des sources et ressources, notes de travail et publications.
Responsables : Jean-Philippe Legois, Robi Morder, Pierre Moulinier